Consonances et Dissonances



« Il ne faudrait pas perdre la musicalité du langage » m’écriais-je en approchant la Dead Zone et en poursuivant les installations sur site de nos prédécesseurs. Je ne voulais pas écrire des passages que les lecteurs sauteraient, en perdant le rythme de la lecture ou le sens de l’orchestration, si caractéristique de la prose romanesque. « Le style est souvent plat », rajoutais-je, en m’employant à décrire les opérations d’à côté, « comme si l’ennui présidait à leur programmation et n’était que la conséquence de l’analyse fade de leurs observateurs ».



La démarche « pour sortir de l’ennui » s’apparentait à une démarche de « bonne humeur » fut-t-elle irrévérencieuse. J’hésitais, pour arriver à quelque chose qui soit simplement nouveau, mais pas idiot, à composer avec des consonances et des dissonances, comme on pourrait le faire avec des consonnes et des voyelles. Car, il s’agissait, pour moi, de chambouler le « prêt à construire », en brassant des références urbaines, littéraires ou stylistiques, et de détourner aussi bien les codes d’expression que les signes d’une rigueur, dictée par la règle ou (plus étrangement) par d’étranges raisonnements.



La Consonance, en musique, c’est « sonner avec », en ajoutant « qu’elle désigne la cohérence d’un ensemble de sons entendus simultanément ». On dit que c’est une harmonie tonale. Pour construire la ville, la consonance c’est « réaliser avec », en supposant que tout sonne pareil. Et, en architecture, la consonance c’est « composer avec ». C’est présumer, qu’appliquée à notre art, elle consisterait à assembler des formes, des gabarits et des architectures simultanément produites. Elles seraient similaires et unitaires, tendraient vers une cohérence de signes et « d’appellations contrôlées », très éloignées des métissages ou des assemblages hybrides, « chacun pour soi, vœu pieux pour tous ».



La Dissonance, en musique, désigne la discordance d’un ensemble de sons (accords ou intervalles) produisant une impression d’instabilité et de tension nécessitant une résolution. Toute note dissonante doit être considérée comme « une note attractive faisant partie d’un mouvement mélodique obligé ». Appliquée à l’architecture et à la mise en scène urbaine, la dissonance pourrait être l’expression simple de matières emmêlées et d’influences diverses. On admettrait que différents styles sont alors compatibles (pas « quels qu’ils soient ») à la condition qu’ils participent à la fabrication « d’une composition consonante bâtie volontairement sur des dissonances ».



En 2003, Christian Lacroix, dans sa collection Printemps /Eté, ose la cohabitation, avec une capote fin XIXème, portée avec un court jupon en organdi, croisement des époques et des temps, des matières et des destinations. En s’attaquant aux mélanges des genres, le couturier poursuit dans la voie d’une créativité débridée et démontre, comme s’il en était encore utile, avec les délires de Jean-Paul Gaultier qui consistent, depuis plus de vingt ans à assembler, à récupérer, à découdre, à casser, à assembler, qu’elle peut casser les diktats et les assemblages convenus pour des œuvres pleines d’à propos. Désormais, l’éclectisme n’est plus entre les pièces d’une même collection ou d’un même territoire urbain. « Il peut configurer la pièce, elle-même ».



Voici venu le temps des appellations semi-contrôlées, des demi-garanties, des certifications incertaines, des matériaux composites et des moteurs hybrides. Nous sommes à l’heure du métissage, du mélange des mots et des expressions, des langages et des genres. Le cinéma et la télévision nous ont appris à confondre réalité et fiction, les vrais mensonges et les fausses vérités. Chacun installe dans le paysage ses propres accumulations. En quoi devrait-on se gêner de laisser apparaître la traçabilité de ses emprunts ?



Partition diaphane et exposition des opportunités



On les présente souvent par ordre chronologique, quelques fois par ordre alphabétique. On les classe par thèmes ou par échelles, mais rarement comme une partition ou un voyage inattendu pour des destinations différentes.



Ce recueil de projets est une unité qui, ayant été compartimentée, se présente comme une myriade d’opportunités. La multiplicité des projets, à l’intérieur de ce qu’on peut considérer comme une partition, est divisée en parties constitutives. La division n’est pas faite sur une logique de sens, puisqu’elle lui préfère l’expérience. Elle est faite de séquences ou de scènes qui sont les purs produits de « coups du hasard ».



Chaque « coup » est un jaillissement unique, mais similaire. L’ensemble des « coups » fait le Recueil. Mais, comme les notes, les mots d’un texte ou les épisodes d’une fable, il est totalement spécimen et ne donne lieu à aucune autre forme possible. C’est en ce sens que, ceinturé, il n’est jamais définitif, conjuguant mouvement et annulation, apparitions et disparitions, coupures et enchaînements.



Comme le disait Jouvet : « L’acteur ne doit pas jouer la phrase, il doit jouer entre les phrases ». C’est pour cela qu’on aura préféré la forme dynamique d'un parcours libre à celle plus précise d'un effet organisé.







Atmosphères Inédites



Il est, plus que jamais, impossible de faire l'impasse sur une réflexion profonde sur le rôle essentiel que pourrait tenir l’architecture, dans les mutations incontrôlables de notre société et contre ses dérives. Les réponses devraient dépasser ses travers consuméristes, ses attentes momentanées, ses effets de mode et ses acteurs somnolents et permanents.



Contre la soumission des villes aux effets de marque, reproduits en série, sans jamais plus s’interroger, j’aime « la disponibilité » en architecture. Cette façon de se situer, qui consiste à s’adapter en permanence à tous les sujets, à s’intéresser à chacune de leurs échelles et à renverser des contenus mal énoncés pour révéler de vraies demandes.



Il s'agit, pour moi, de proposer des réponses, construites davantage sur du « sur mesure » que sur des réflexes génériques et de les opposer à toute solution qui serait « prête à construire ». Les propager dans des univers capables de recevoir des ambiances ou des atmosphères particulières, parfois même inédites. Ces faibles turbulences, (on est jamais sure de rien) lisses et occasionnelles, chargeraient le projet de sensations nouvelles, indispensables à la destination de chaque ouvrage.



Je veux des espaces en pleine lumière, des densités en progression, des limites chahutées par des décisions tentant des effets non repérés. Et, contrairement aux dessins d'ambiance qui sont si précis quand les études sont floues, je veux donner du flou aux contours précis de mes projets.



Je veux changer d’échelle pour tout revisiter et ne rien m’interdire. Les emmêler quand le regard reste désengagé, curieux et affranchi. Je veux reprendre la main sur la fabrication de la ville et sur son organisation, sur ses différentes densités, en traduisant toutes ses dilatations. Je veux soutenir ce qui la rend expressive. Travailler sur sa dimension particulière et contrarier les modèles ordonnés qui la soumettent à l’échec. Je veux démanteler les textes de sa réglementation et rompre avec la dictature des gabarits imposés. Exposer des alternatives aux échelles fuyantes qui détruisent les banlieues et faire d’une nouvelle densité, une nouvelle unité d’expression du « mieux vivre en ville ». Imposer les effets dissonants aux milieux consonants pour que les contraires s’entendent et bâtissent hors l’ennui.



Anne DEMIANS, Septembre 2010.