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Centre d'hébergement de la Mie de Pain, Paris
Reconstruction et réhabilitation d'un centre d'hébergement d'urgence, concours 2009
Maître d'ouvrage: La Mie de Pain
Maître d'ouvrage mandataire: RIVP
Architecte: Architectures Anne Démians
Directeur de projet: Martin Mercier
Chef de projet: Martin Mercier
Equipe: Albert Beele, Cong Chen, Chloé de Quillacq
BET TCE: IOSIS
BET Cuisiniste: BEGC
Perspective: M. Mercier, C. Chen
Maquettiste: International Model
Surface: 10568m² SU
Coût: 14M€



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« Quand on est dans une logique de survie, on n’a pas le luxe de se projeter très loin.

Comment dire ce que je ferai demain ? Je ne sais même pas si je serai debout. »

Déclaration anonyme, Mai 2009

Cette faculté que nous avons à combler les béances urbaines et communautaires,

cette capacité retrouvée à agir sur le monde qu’on nous autorise à toucher de près

pour mieux le remuer, opère aussi dans les situations de traumatisme et de crises les

plus extrêmes. L’offre de reconstruire « la Mie de Pain » à Paris, n’a pas été sans

effet sur l’attitude que j’ai du prendre, tout au long de ces semaines d’études, pour y

répondre exactement. La charge stratégique et poétique qui colore habituellement nos

projets s’est vite trouvée dépassée par la dimension humanitaire de l’objet touché,

qu’on aura limitée, toutefois, à l’espace précis de notre responsabilité d’architecte.

Comment dissocier, alors, ma pratique de son utilité sociale ? Dès cet instant, c’était

la même chose. L’art qui, d’ordinaire et comme on se plait à le dire, accompagne

une oeuvre ou une architecture, n’avait plus de valeur en soi. Ni en déclaration, ni

en objectif. Il devenait soudain un acte inséré dans une intervention précipitée, une

présence sociale, thérapeutique même. Car, ce que je devais produire relevait, dès

lors, de l’urgence et de la mise en scène de moyens modestes. Ce qui n’excluait pas

d’y revenir plus tard.

Il ne s’agissait donc plus de « composer », mais de « poser » des éléments de

construction. Moins de les assembler dans une consonance attendue, élégante et

référencée, que de les penser comme une addition, efficace, mathématique, insistante

et simplifiée. Elle contournerait les signes d’une architecture confuse qui aurait pu

laisser penser qu’on aurait hésité entre construire dans une proposition faite d’illusions

esthétiques et embarquer « in situ » l’expression de la désolation.

La désolation, aussi profonde soit-elle, n’est jamais le néant absolu. Et le

bouleversement au plan identitaire des individus concernés, comme les traumatismes

générés par l’errance, ne devaient, en aucune façon, plonger l’espace dans une

dimension pathétique. Il s’agissait plutôt d’introduire un acte de création optimal pour

une perception qui en ressortirait minimale. Dans l’urgence, nous devions faire ce que

nous avions à faire, là où nous étions. Et rien d’autre.

La naissance donne droit au patronyme. La socialisation de l’individu lui fournit

logiquement « l’adresse » qui complète son identité, « puisqu’il est celui qui est là où

on le trouve ». On apprend à un enfant, dès lors qu’il accède au langage clair, son

nom et son adresse. C’est parce que l’endroit où il vit complète, sans équivoque, son

identification et énonce son appartenance au monde organisé. Mais cette identité est

fragile. Elle conditionne le statut des individus jusqu’à ce que la perte du domicile (ou

de l’adresse) fasse basculer les équilibres. C’est alors la précarité qui gagne la bataille

du mental et du corps et interrompt l’état identitaire.

Une oeuvre de 1994 de Lucy Orta (vêtement de refuge) montre un individu debout,

enfermé dans un sac de couchage sur lequel est inscrit : « les jours prolongés sans

abris, dégradent rapidement la santé physique et morale. Le temps de sommeil

insuffisant majore le stress, affaiblit les défenses humanitaires et accélère la perte

d’identité et la désocialisation ». Cette oeuvre place son esthétique dans l’action. Elle

déplace le regard et rend compte de l’essentiel. Ce que nous voulons faire ici.

Car, comment reconstruire, alors, ces identités interrompues ? Comment aider à guérir

les sensibilités traumatisées ? Comment participer au rêve de réconciliation ?… à celui

d’une dignité mentale qui passe par celle du corps ? Comment recréer juste le goût des

choses ? Les réponses à cela ne peuvent être que pratiques, c’est-à-dire culturelles

et politiques. La parole, au début, quel que soit le langage utilisé, est un acte sensible

qui s’énonce très vite à travers l’offre d’un clos et d’un couvert. Car le corps, abrité,

protégé et nourri, reste ce point d’ancrage commun à partir duquel un autre contrat

social est possible. Un geste, un déplacement, une invitation, peuvent très vite rendre

inopérante la fatalité dévastatrice de la solitude et de la misère urbaine. (C’est par là

que nous devons commencer à intervenir). La mémoire, l’espoir, le rêve, tout passe

par le corps et l’espace (C’est par là que nous devons, nous, architectes, nous rendre

efficaces). Car, c’est bien à travers la saisie de l’individu qu’on peut discerner toutes

les possibilités d’exprimer une réalité qui pourrait changer radicalement la notion de

pauvreté.

La Mie de Pain, (celle que nous proposons), est un acte additionnel, plus qu’une

oeuvre composée. C’est un empilement d’éléments cernés. L’assemblage se réalise

à partir de « pièces refuges ». Elles sont empaquetées par des feuilles d’aluminium.

On vise, par ce dispositif sériel, à capturer l’essence d’un principe répétitif ou d’une

forme démultipliée qui s’adapte aux besoins, la plus simple possible. La particularité

monochrome du tout rappelle qu’il est inutile de chercher plus loin un autre langage

que celui qui procède de la priorité.

Un sentiment d’apaisement règne sur l’installation. A la façon des oeuvres de Christian

Boltanski ou d’Annette Messager, c’est par la répétition qu’on crée une émotion,

un rythme, une issue. Chaque pièce est une oeuvre en soi, elle porte chacune une

histoire. La Mie de pain donne d’elle une image où chaque acte d’accueil se fait sans

discrimination. On y donne « le droit à habiter », comme celui d’être chez soi, au moins

le temps de reprendre son souffle.

Mais, on n’habite pas un endroit, sans s’en faire une image émotionnelle. Or, cette

fabrication de l’image affective se fait à travers une dimension appropriée : celle d’une

organisation des espaces qui trouve son « inédit » dans une construction dense,

relativement classique (symétrie, équilibre des masses, répétitions, variations dans

des échelles restreintes de modénature, jardins utiles). C’est une installation qui veut

lutter contre la dislocation. Cette « dislocation » chère à Paul Virillo, quand il évoque

notre « perte d’identité » avec la dispersion des repères et des images des lieux. Ce

bâtiment vise à l’identité architecturale du refuge, comme référent mental pour ceux

qui sont sans adresse.

Andréa Palladio fabriquait des plans simples et travaillait autour des identités. Il était

guidé par la symétrie et par la fabrication d’espaces appelant à la quiétude. La Villa

Barbaro, construite près de Trévise, montre le plan idéal que Palladio aurait aimé

reproduire et prolonger dans l’ensemble de son oeuvre. Bâtie autour des ambitions

et des intérêts humanistes de son commanditaire, Daniele Barbaro, elle se compose

d’une bâtisse centrale, flanquée par deux ailes, constituées d’éléments de modénature

répétés, disposées symétriquement de part et d’autre du corps central de la composition

et se poursuivant derrière lui.

La Mie de Pain reprend ce dispositif classique, idéal selon Palladio. Elle s’en sert

comme d’un tracé qui se risque à isoler le corps central et principal , en le couvrant

de lierre, de vigne vierge et de glycine et le mettre en valeur par une ligne de fond

de scène homogène, basée sur la répétition des façades simplifiées des chambres

d’accueil. Derrière, un jardin complète le dispositif. C’est un jardin qui reste à l’image

du reste : un ensemble d’arbres choisis et plantés, là, dans l’urgence », sans autre

intention que celle de s’inscrire dans « l’acte de planter ».