Antoine sur une ligne de myrrhe

C’était pendant les rares beaux jours de mai, une femme, vêtue de blanc, marchait à grands pas sur le bas-côté de la route nationale du SAMBUC, assez près d’ARLES. On l’avait vue, un peu avant, tantôt accroupie, un appareil photo entre les mains, tantôt en équilibre au-dessus des terres brûlées pour éviter toute chute qui l’aurait empêché d’approfondir une situation aussi favorable qu’inespérée pour elle. Elle photographiait et parcourait un champ, en contre bas de la route, qui avait dû brûler, quelques heures auparavant. Le noir était répandu à plat, sur la totalité du champ. Sa couleur, brute et homogène, ramenait tout ce qui (si cela avait été le fruit d’un acte délibéré) se serait rapproché des valeurs d’un outre-noir, dans une dimension spontanée. Puis, se dirigeant dans la direction d’ARLES, du côté gauche de la route et à la verticale du dévers, la femme, qui s’était mis « raccord » avec le vent, se déplaça prudemment, d’un pas ferme, vers sa voiture, sur la banquette arrière de laquelle avaient été laissés quelques dessins de son dernier projet. Sa silhouette restait visible, bien dégagée de sa veste blanche, soulevée par les bourrasques du vent. Très dessinée, elle semblait s’allonger dans le contre-champ d’un plan rendu unique et sans nuances par l’incendie, exception faite des pièces d’eau. Restait l’image étonnante d’autant de contrastes dans si peu d’espace disponible. Étrangement, le champ ne sentait pas les habituelles odeurs d’incendie, ni le bois brûlé, mais il s’y dégageait quelques notes de myrrhe. Un parfum de pureté et de pudicité avait comme recouvert le champ, renforçant, avec ténacité, l’uniformité de ses nouvelles propriétés.

Sa silhouette restait visible, bien dégagée de sa veste blanche, soulevée par les bourrasques du vent.

La myrrhe s’était répandue dans l’espace, au passage d’un vent faible, sur cette idée d’infini et d’unicité. Celle que la nature dessinait parfois, en parlant d’ordre ou de chaos et en resituant, dans le temps et dans l’espace, tout ce qu’on venait de voir pour qu’on en évalue mieux la cible : une expérience monochrome. Techniquement, le paysage était devenu « mono-pigmentaire » et se distinguait des autres paysages (tout vert) qui l’entouraient. On voyait, là, un monochrome noir qui semblait repositionner cette portion congrue de paysage dans le degré zéro de la couleur, en se reconcentrant sur le seul élément qui suffisait à tout exprimer, en puisant directement dans le principe de l’application accidentelle, mais radicale de la couleur unique : le noir. On se demandait ce qui pouvait être si intéressant dans la scène à laquelle on venait d’assister et que seul un scénario de cinéma aurait pu créer de toute pièce. On entendait dire que c’était beau comme dans les films publicitaires tournés en noir et blanc, et sur lesquels s’imprime, en couleur (la plupart du temps de manière monochrome) l’acteur essentiel à la diffusion du message. Il faudrait donc pouvoir désormais travailler sur des fonds statiques, construits à partir d’une matière unique, intense et insolite, qui, quand elle reste soumise à un seul pigment, réagit dans des conditions toujours imprévisibles. Les références de cette scène restaient les œuvres de Miro, de Matisse, de de Staël, de Masson, de Willem de Kooning, Kandinsky, Klee, Rothko ou Soulages (surtout lui). A son propos, on entendait : on peut la définir ainsi : interprète de contrastes lustrés, de profondeurs dédiés à la lumière et de complexités minuscules, elle joue avec des microcosmes uniques, des territoires homogènes, des formes simples et toujours étrangères aux penchants du moment. Elle fabrique des architectures qui, par leur dessin et par leurs parties évidées, captent la lumière naturelle à longueur de journée. C’est un spectacle continu, rien que par le jeu des réflexions imprévisibles des éclairages. Très mono-pigmentaire, l’objet de son travail devient saillant grâce à l’austérité de l’or qu’elle désature en couleur, jusqu’à lui faire perdre la densité de ses pigments et mieux mettre en lumière son aspect incertain.

La myrrhe s’était imposée sur les odeurs ambiantes, comme une odeur unique.

On en disait encore : Ce qu’elle essaie de reproduire, c’est l’éblouissement de la lumière de l’aube au crépuscule. Car, de sa jeunesse passée dans les paysages brûlés du Dauphiné, elle garde dans sa mémoire des moments de vie intense sous le soleil pétrifié de Grenoble où, bien souvent, elle dessinait d’immenses palais dans des bleus austères et un gris glacial, en ne décidant d’arrêter leur profil définitif que quand elle estimait que le « rythme graphique et colorimétrique » avait atteint son faîte et se mettait enfin en harmonie avec son intuition. Face à l’abstraction géométrique qu’avait, bien malgré lui, fabriquée le champ près du SAMBUC, elle était, tout d’un coup, devenue adepte d’un « art comportemental intuitif », mélange d’éclaboussures de cendres, sur un fond uni, brûle ou délavé, à travers des signes inconvenants, chus d’un incendie dont on ne retiendrait plus que la noirceur normale et l’odeur étrangère des résidus. Elle disait : Jusqu’à la fin du XIXe siècle, on a peint des sous-bois, des vues urbaines ou des paysages lointains et la nature s’offrait comme un cadre. Regardez bien : Elle est devenue, au cours du siècle actuel, le sujet principal d’actes témoins, la plaçant au cœur d’un dispositif d’une esthétique moderne et préoccupante. Elle n’est plus le décor de scènes vivantes, étrangères à son univers, mais se fabrique, à son tour, des rôles principaux, dans lesquels elle s’engage et se montre. La myrrhe s’était imposée sur les odeurs ambiantes, comme une odeur unique. Aussi unique qu’était la couleur noire, dont les pigments cendrés avaient recouvert la totalité du champ. On charriait des pièces uniques qui dessinaient des paysages uniques et monochromes. Et c’est bien cela qu’elle voulait faire en transposant et en interprétant cette scène sur sa dernière œuvre située Rue du CHEVALERET, à PARIS. La notion de paysage vertical se substituerait à celle, plus horizontale, du champ incendié et la tentation de tout réaliser à partir d’une matière unique et calibrée serait assumée. Le champ de vision serait plutôt vertical et le gris légèrement doré de la façade de l’immeuble, capteur sensible, converti à la lumière ambiante. Pierre, Bertrand, Basile, Juliette, Yvette et Pablo s’interrogeaient sur ce qu’on verrait depuis chaque ouverture qui donnait à voir Paris sur une seule ligne de mire. Antoine n’avait que 16 ans et épandait la myrrhe.