Black Swans La réversibilité selon Anne Démians

Trois tours noires baptisées Black Swans vont bientôt s’élever au cœur de la Presqu’ile André Malraux actuellement réaménagée à Strasbourg. Ces trois immeubles élancés signés par l’agence Anne Démians font partie d’une opération menée par Icade et se composent de 15 000 m2 de bureaux, 2 000 m2 de commerces, d’un hôtel de 5 000 m2 et de logements. La pertinence de ce projet tient à l’unité de son esthétique qui ne distingue aucunement la partie tertiaire et hôtelière des 180 appartements répartis sur les trois tours grâce à une trame commune qui permet la réversibilité des surfaces. Aujourd’hui, bureaux ou hôtel, demain logements. Et inversement. Cette nouvelle approche est l’une des caractéristiques de ces tours dont les rez-de-chaussée des boutiques et des halls d’entrées sont particulièrement soignés. L’opération Black Swann est une première en matière de réversi­bilité constructive. Cette technique initiée par l’architecte ouvre une brèche dans la flexibilité des centres urbains voués à la mixité. Anne Demians explique pourquoi.

Pourquoi êtes-vous attentive à la réversibilité de la construction ? A.D : Mon travail de réflexion en qualité d’architecte me pousse à mettre à plat les nouvelles réglementations pour qu’elles requalifient l’intérêt général. C’est ma motivation profonde. La mixité urbaine est aujourd’hui incontournable, pour autant, elle doit être valorisante pour la ville et ceux qui y habitent. Empiler des fonctions n’est pas un gage de réussite ni de bien être en commun. L’idée force est de parvenir à une écriture architecturale très homogène de manière à ce que la forme ne l’emporte pas au détriment de l’usage et à la qualité intrinsèque d’un bâtiment. Bien souvent, les constructions sont inutilement bavardes au regard de ce que l’on attend d’elles. J’aime l’humilité et j’attache beaucoup d’importance au fait qu’un bâtiment doit être à sa juste place. Les trois tours Black Swans ont pour objectif d’être une articulation heureuse, une sorte de connecteur, entre les quartiers Austerlitz et Danube actuellement réaménagés sur d’anciennes friches. Selon moi, il fallait insuffler une partition architecturale pacifiée.

Comment faut-il interpréter la réversibilité ? A.D : Il s’agit de penser un programme dont la destination n’est pas encore prise au moment de la consultation. En d’autres termes, dissocier l’acte de construire de celui d’en préciser le contenu pour retarder autant que nécessaire l’affectation des surfaces construites. Car c’est à ce moment là que la production courante devient triviale. La réversibilité est un modèle possible pour que les investissements privés sortent d’un mode de production auquel l’état actuel les oblige et qui met sur le marché des produits de plus en plus pauvres.

Qu’entendez-vous par pauvre ? A.D : D’une manière générale, il est rassurant d’avoir un produit identifié dont la destination est inscrite sur la façade. Un bureau blanc doit correspondre à certains critères et les logements à des stéréotypes déterminés, sorte de dénominateur commun qui malheureusement tire de plus en plus vers le bas. La réversibilité des fonctions ou de l’art « d’habiter » esquisse un nouveau point d’entrée pour les architectes et les constructeurs pour cesser de multiplier à l’infini des projets déjà vus. Cette réflexion permettrait à mon sens de redéfinir la question de la mixité et d’en maîtriser les coûts.

En quoi la réversibilité était-elle nécessaire à Strasbourg ? A.D : La commande visait une opération mixte, bureaux, hôtels, logements, commerces, mais il n’y avait pas en face un budget mixte donc extensif. Dans le concours, j’avais trois solutions : soit j’acceptais le cahier des charges dans son prix et in fine j’aurais été obligée de déshabiller la façade, ce qui arrive souvent. Soit je ne répondais pas à la demande. Soit je proposais une architecture qui tienne la route dans un budget réduit. Notons au passage que la Presqu’ile Malraux est entourée de bassins, à portée de vue de la cathédrale, il fallait donc valoriser ce site anciennement industriel. Pour y parvenir, j’ai mis en place trois dispositifs. Tout d’abord, j’ai placé les cages d’escaliers au centre des tours pour libérer un maximum de façades ensuite j’ai évité de superposer les programmes et enfin j’ai défini une trame compatible avec les trois programmes (hôtel, logement, bureau). Il s’est avéré que durant l’étude, Icade a souhaité davantage de logements de sorte qu’une partie des bureaux devait être transformée en habitations. Grâce à la trame commune qui offre une flexibilité efficace [voir croquis], il n’a pas été difficile d’inverser la donne. C’est l’un des éléments qui m’a fait gagner le concours.

Par effet rebond, les bureaux et les logements profitent, ensemble, de la même performance, c’est même une performance augmentée !

Pourquoi ce système ne fait-il pas l’objet d’un brevet ? A.D : Avec Icade, je fais actuellement des recherches sur la réversibilité et notamment sur celle mise à l’épreuve à Strasbourg sur l’opération Black Swann. Elle pourrait éventuellement servir de modèle. Mais il est vrai que j’aimerais breveter cette démarche de manière à ce qu’elle soit liée à l’aménagement du territoire parce qu’elle va à l’encontre de la banalisation des produits. La partition des tours Black Swans est ainsi dessinée et conçue que l’on ne peut pas savoir ce qui se cache derrière les façades puisqu’elles sont identiques et équipées des mêmes balcons, rien ne les différencie les unes les autres. Cette approche architecturale est une manière de répondre à un programme lambda qui ne trouve pas en lui-même suffisamment d’épaisseur pour justifier autre chose qu’une partition banale. C’est une manière de s’en écarter et de réinvestir l’écriture architecturale. Et par effet rebond, les bureaux et les logements profitent, ensemble, de la même performance, c’est même une performance augmentée !

Pourquoi ? A.D : Dans le programme Black Swans, j’entoure les logements et les bureaux d’un balcon filant ou d’une coursive, c’est une question d’appellation, mais c’est le même schéma architectural. Il est rare que des bureaux et des logements bénéficient d’une telle qualité d’usage. C’est un atout. En outre, ce système de réversibilité augmente l’apport financier. Par exemple, un bureau standard a une durée de vie de 15 ou 20 ans ce qui permet de calculer son loyer, donc sa rentabilité. Si dans 20 ans le bureau est devenu obsolète et qu’il peut être transformé en logement, l’on accroît à la fois sa durée de vie et son investissement. La surface reste la même, l’habillage de la façade ne change pas, le noyau intérieur est identique, seul le cloisonnement est différent. Et ce grâce à la trame unique que j’ai initiée, trame qui est de surcroît compatible avec les règlements PMR.

Reste que les acquéreurs n’achètent pas un logement parce que l’immeuble est réversible ! A.D : C’est exact. Ils ne le savent même pas. En revanche, l’esthétique est attentive aux usages. En plus des balcons, les bureaux et les logements bénéficient de cette capacité de décloisonnements souples. Ainsi les futurs propriétaires ont-ils pu aménager leur appartement à leurs mains. Pour y parvenir, j’ai minimisé les murs porteurs et selon la demande, je construis ou pas les cloisons qui sont des parois de remplissage acoustique entre deux logements. Il s’est d’ailleurs trouvé une personne qui vient d’acheter un plateau pour aménager un cinq pièces comme elle le souhaitait. Sur le plan de l’offre multiple, c’est aussi un atout commercial indéniable.

Du coup on va vous taxer de construire a minima ! A.D : Il s’agit surtout de porter une attention concentrée au strict minimum et à un bon confort d’usage. Alors même que le marché du logement en accession est au point mort, à l’heure actuelle, le lancement de cette opération est un événement, puisque 40 logements se sont vendus en l’espace d’un mois. L’hôtel est lancé sous la marque d’Okko. Les linéaments du projet et ses caractéristiques esthétiques semblent répondre aux attentes des preneurs, par sa parfaite adéquation entre rationalité et mise en valeur d’un site exceptionnel. Par ailleurs, la trame unique permet aussi de faire une économie substantielle sur les systèmes constructifs répétitifs, notamment la menuiserie des fenêtres, les gardes corps et les pares soleils. En revanche, les halls sont généreux ; 8 mètres sous plafond, sol en résine, beaux luminaires, l’entrée d’une tour doit être majestueuse et élégante à la manière des gratte-ciel américains.Les mises au point de la façade sont en cours. Nous réglons, avec la plus grande précision, sur un proto de la façade, chacune de ses pièces pour en maîtriser toutes les incidences économiques et architecturales.

Qu’est-ce qui vous a poussé vers cette technique de la réversibilité ? A.D : C’est la première fois que je pousse le sujet aussi loin. Mais le fait d’avoir concouru à la reconversion et réhabilitation de la Grande Poste du Louvre en travaillant sur les traces de son architecte, Julien Guadet, grand rationaliste du 19e siècle, m’a beaucoup inspiré. Le lien entre ce concours et le programme de Strasbourg participait à l’envie d’imaginer un dispositif préalable à la question de la forme. La forme elle-même n’est pas un moteur initial, ce qui est important c’est le rapport au collectif et la possibilité d’inscrire des activités différentes dans un espace. A force de réfléchir à la mixité, je me suis réappropriée cette question du rationalisme parce qu’elle permet de libérer l’usage ou les usages, de les rendre généreux et pérennes. En fait, je travaillais sur le concours de la Poste en même temps que je peaufinais la partition de Strasbourg, c’est seulement après que je me suis rendue compte de la porosité des idées. J’ai perdu le concours de la Poste, mais le principe de trame unique sur le programme Black Swans fonctionne comme je le souhaitais. Comme quoi il y a des hasards heureux.