L’acte de résistance – Janvier 2015

Malgré toutes les incantations tactiques, le secteur public n’a plus de moyens pour porter loin un développement immobilier dynamique et concerté. Ses compétences ont été transférées, sans frais, ni précautions, au secteur privé. A ne pas en prendre la mesure, le risque de disparaître pour l’architecte est grand. Résistons !

On constate que la construction des logements s’effrange dangereusement à l’endroit de la résistance de son rôle social ou de son low-standing. L’architecture domestique, envoyée au combat du « toujours moins cher » rivalise d’oppositions avec celle du « toujours plus cher » de projets publics, mal gérés et sur-dessinés. Car, comment résister à l’effeuillage chronique de la construction et de la ville, constatée sans que personne ne réagisse vraiment ? Cet « effeuillage » est un signe flagrant de la déliquescence des attitudes responsables, au profit de l’affermissement du « tout rendement». Faut-il le négliger ?

Le secteur public, on le sait, malgré toutes les incantations tactiques, n’a plus de moyens pour porter loin un développement immobilier dynamique et concerté. Ses compétences ont été transférées, sans frais, ni précautions, au secteur privé.

Mais, s’il y a bien eu transfert opérationnel et financier, on n’y a constaté aucun portage culturel, ni aucune prescription encadrée. La loi du « rendement en toute bonne foi », devenant l’évangile du nouvel investisseur. L’acte de résistance est celui qu’on accorde communément, au caricaturiste à l’artiste, à l’architecte. Pour les premiers, la démonstration d’une résistance active est faite. Les derniers, désemparés par la crise, ne se retrouveraient-ils pas complices, malgré eux, d’une exigence dégradée par ordonnance ? La fermeté et l’audace, seraient-elles devenues coupables ? A ne pas en prendre la mesure, le risque de disparaître pour l’architecte est grand.

Il s’agit, pour l’architecte, d’atteindre le noyau dur de la beauté et de l’efficacité, s’il veut rester indispensable à l’acte de construire et ne pas se déguiser en illustrateurs de programmes chiches. Bien loin de moi, l’idée d’avancer que l’acte de résistance est chose aisée, naturelle et inscrite dans nos gènes. Mais, rien ne nous oblige à reculer devant la contrainte du « tout commercial, du tout médiatique». Je m’y suis inlassablement opposée, toujours laborieusement, parfois difficilement, mais jamais coupablement. Faire acte de résistance, sur ce terrain n’est donc pas chose facile, tellement les habitudes, les réflexes et les certitudes sont présentes.

Mais, proposer un code d’architecture universel pour faire front serait illusoire. « Il ne peut y avoir que des actes distinctifs, en réponses particulières à des cas spécifiques ». Ce serait donc répondre par une succession de contre-pieds aux successions d’absurdités qu’on nous assène, à chaque projet, au prétexte que tout aurait déjà été testé et vérifié. « Rapports, audits et analyses commerciales en témoignant formellement, bien sûr ». Cette histoire, dans laquelle se déclinent des architectures prioritairement domestiques, trouve son origine dans les opportunités que j’ai croisées, ces six dernières années. J’ai pu successivement atteindre des opérations de logements, de bureaux, de sièges d’entreprises ou d’équipements, parce que l’occasion m’en était donnée mais aussi parce que c’est sur ce terrain que la ville s’écrit. Et la ville, ses extensions, sa densité, ses mutations énergétiques, son esthétique et ses règles, m’intéressent.

Cette présentation des choses, vous l’aurez compris, vise à éradiquer, la question politique d’un style (marque, étiquette) qui encombre la dimension fondamentale de l’œuvre et limite sa portée. Il s’agit, bien sûr, d’atteindre le noyau dur de la beauté, en tendant vers l’efficacité et de rester essentiels à l’acte de construire, en ne nous déguisant pas en illustrateurs de programmes chiches.Des projets suivent. Ils sont, chacun, porteur d’un un acte de résistance, soit qu’on attendait tout autre chose, soit qu’ils aient affiché un refus à se standardiser ou à se limiter à l’urgence.

NANCY « quand des yeux ne se contentent plus de regarder par paires ».

A Nancy, on nous demanda de « l’exceptionnel ». Mais la dimension de l’exceptionnel, n’ayant pas la même signification pour tous, l’acte de résistance se situa sur la précision de sa définition.

Une affaire singulière à NANCY

L’histoire de ce projet reste particulièrement atypique, car si le rôle de l’architecte, depuis que les recours ont pris le pas sur l’action, consiste à dessiner des bâtiments qui sont sans histoire, sans relief et souvent sans intérêt, celui qu’on m’a confié, là, relevait, au contraire, d’une attention particulière.

Ici, à Nancy, sur l’Ile de Corse, les choses ne se sont pas passées comme elles auraient pu se passer. Car si l’ambition n’avait été inscrite dans le code génétique de ce projet, rien d’intéressant n’aurait pu être fait. Car, tout autant insolite que savoureux, le côté sans histoire d’une affaire sans histoire s’est très vite transformé en histoire singulière d’une affaire singulière.

Je me trouvais à deux pas de la Place STANISLAS, dans une situation où l’exigence d’un maire unique, et celle d’une société convaincue à l’audace, croisaient leurs intérêts.
Mais, sur quelle architecture pouvions-nous nous mettre d’accord ?
Et sur quel degré d’exigence avions-nous dû fixer le résultat ?
C’était là, en fait, toute la question : où m’arrêteraient-ils ?
Ou, si vous préférez : jusqu’où me laisseraient-ils avancer ?
Depuis septembre 2010, j’avais la confiance de Philippe BONNAVE (PERTUY/ BOUYGUES), mais je n’avais pas encore rencontré André ROSSINOT. C’est donc le 16 décembre 2010, que j’étais invitée à présenter ma première esquisse et ce fut, tout de suite, sur cet ouvrage, dont on percevait déjà les lignes, les espaces et les ouvertures, que les acteurs de cette opération se mirent d’accord. Aujourd’hui, cet accord a une forme et j’en fus la garante, coupable seulement de sa synthèse, construite autour d’un art majeur, d’une énergie politique et d’une force de frappe.

J’avais dessiné et porté un bâtiment compact qui serait immédiatement lu et compris, un ouvrage dont les façades étaient entièrement recouvertes d’acier inoxydable, percées par des baies oblongues, à l’intérieur desquelles les fenêtres étaient rondes comme des yeux. Au-dessus, j’y avais posé des paupières, en position relevée, signe d’une vigilance orange.

La grande densité perceptible est adoucie par la légèreté glissante de l’inox, ramenant, sur les surfaces exposées, les effets changeants du ciel et par des fenêtres dont le dessin est inédit. Un va et vient agile entre les œuvres de Takashi MURAKAMI et les tôles embouties de Jean PROUVE.

Autant de raisons pour souligner aujourd’hui « l’impertinence échafaudée » de cet ouvrage.

Anne Démians