Œuvrer à plusieurs

UNE ECONOMIE GLOGALE D’INTÉRETS. L’architecte est le chef d’orchestre d’une équipe, commanditaire, maitre d’ouvrage, promoteurs, BET, il œuvre au sein d’un collectif avec lequel il doit composer. Dès lors qu’il répond à un concours avec des confrères qu’il choisit pour leurs compétences, il fait œuvre collaborative afin de fusionner dans une action commune. Les interactions interpersonnelles sont donc permanentes afin d’assurer une cohérence globale au projet et l’atteinte de l’objectif fixé : une économie globale d’intérêts. C’est le cas des logements de la Gare d’Auteuil conçus par quatre architectes qui ont réalisé un programme de mixité réfléchie dans un quartier huppé de Paris.    

Oeuvrer à plusieurs ou s’entrechoisir

Verbatim/ Anne DEMIANS

« En architecture, faire acte de résistance n’est pas chose facile, tellement les usages, les styles, les certitudes et les credo sont présents ».

En écrivant ces lignes, il y a huit ans, je n’avais pas encore partagé mon travail avec d’autres architectes, venus, pour certains, sur des projets où je les avais invités à m’accompagner ou, pour d’autres, sur des programmes auxquels nous avions décidé de répondre ensemble.

Là encore, la tentation d’innover à plusieurs, comme celle de proposer de nouvelles façons de faire exigeaient invulnérabilité et opiniâtreté.

Se choisir L’acte est important, dans le sens où s’il fabrique une appétence à former un attelage temporaire avec d’autres architectes, il faut qu’en même temps l’équipe se tienne prête à rebattre complétement les cartes de la composition d’une ville, comme de ses architectures. Bref, à leur redonner, à plusieurs mains, un futur plus profitable que celui du monde totalement désincarné et disloqué qui nous tourne le dos.

S’entrechoisir ? c’est une bien belle façon, par opposition aux assemblages forcés, de garantir un acte civique, responsable et cohérent, au fond. L’idée de former un collectif, le temps d’un projet et d’un chantier reste une manière d’aborder plus facilement des ensembles plus grands, en n’additionnant que des sources créatives de la même famille, mais pas forcément de même style. L’intelligence d’un projet, au moment où il se fait, puis à terme, est à ce prix-là.

Cette volonté de croiser des idées et des pratiques différentes, mais compatibles entre elles, commence à se manifester à travers quelques productions ou coproductions souhaitées par certains maitres d’ouvrage éclairés. Elles restent encore trop rares.

Il est, en effet, de plus en plus courant de voir des architectes appelés ou réclamés par des bailleurs sociaux, des promoteurs ou des ensembliers, afin qu’ils répondent ensemble à la construction de masse de logements ou de bureaux. Cette posture se veut bienveillante. Mais elle reste un exercice imposé qui fait naître, chaque fois, des situations compliquées et complètement stériles qui nuisent autant à l’acte de bâtir.

La question se résume ainsi : Etre élu(e), donc, ou s’entrechoisir ?

Avec ce dilemme, le risque est grand de voir les architectes choisis devenir de simples occupants du banc de touche, mis au travail pour jouer les illustrateurs de programmes chichement dotés.

S’entrechoisir ? c’est fournir des contre feux à ces pratiques désordonnées et polluantes de regroupements soi-disant ingénieux. C’est construire des stratégies chargées en énergies qui se distinguent de celles qui activent des tactiques consacrées comme savantes, mais qui ne produiront rien de mieux que ce que nous connaissons déjà, ou pire.

C’est sur deux opérations récentes et un projet en cours que j’ai acquis la conviction que laisser les architectes se choisir pour réaliser une opération, reste bien plus efficace que de fabriquer des attelages quand bien même émérites, sur la base de curriculum vitae truqués ou de domaines constructifs spécifiques :

Mon expérience en ce domaine se concrétise avec Les DUNES (nouveau siège social de la SOCIETE GENERALE à Val de FONTENAY), réalisation pour laquelle j’ai étendu la compétence de mon équipe d’architectes à celle du designer Christophe PILLET, au graphiste Ruedi BAUR et au paysagiste Pascal CRIBIER, choisis par mes soins et proposés, avec succès, au maitre d’ouvrage.

Ce projet fut, à chaque étape de son élaboration, enrichi par des univers singuliers et personnels, mais complémentaires dans l’objectif à atteindre.  Tout portait à croire que nous pourrions garantir une cohérence de langage. L’idée était bien d’arriver à proposer un morceau de ville qui innoverait par sa liberté d’expression, en évitant les codes esthétiques et fonctionnels attachés à ce type de programme. Ce qui fut fait.

Ensuite, j’ai expérimenté ce travail en collectif, avec l’opération de la Porte de la GARE d’AUTEUIL, à PARIS, pour Paris/HABITAT, pensée et réalisée avec les architectes Rudy RICCIOTTI, Finn GEIPEL et Francis SOLER. Un attelage dont les contours étaient déjà construits au moment du concours, sur choix réciproques, et dont les travaux, visibles aujourd’hui, montrent bien comment une conception partagée par plusieurs architectes n’est en rien comparable à des conceptions assemblées de plusieurs architectes.

Dans ce cas précis les expertises furent additionnées sans que les différents tempéraments en présence ne se heurtent. Bien au contraire, tout fut fait pour que l’exigence soit au rendez-vous et que tous les espaces du projet soient nourris de chacune des expériences présentes, bien qu’obligatoirement soumises à des règles communes (et strictes) de construction. Et de surcroit, à une économie de projet qui fut respectée dans le cadre du cahier des charges éxigé.

Enfin, cette trilogie prend avec une opération de logements, que j’ai choisi de partager avec Jean-Marc IBOS et Myrto VITART, à ASNIERES pour le compte d’EIFFAGE Aménageur. Et ce au nom d’une diversité d’écriture réclamée par les élus et d’une fragmentation des opérations immobilières qu’on doit à cette stupide manie de tout découper pour rassurer l’observateur en panne d’imagination. Comme si au fond l’addition de gestes architecturaux égoïstes était la panacée d’un renouveau urbain. Une chance : celle d’avoir pu faire appel à des architectes produisant une architecture d’exception et d’avoir pu imposer, et non sans détermination, cet assemblage.

In fine, ce sont aussi nos convictions communes sur la nécessité absolue d’un résultat qui auront permis quelques contre-feux utiles à un projet immobilier qui n’aurait fait que reconduire des modèles constructifs dépassés.

En conclusion, nous pouvons avancer, sans grand risque, que l’aventure à plusieurs est certainement une façon des plus pertinentes pour innover en matière d’architecture, car elle facilite la contradiction et produit du bouillonnement. Mais cette innovation, dont on nous rabat les oreilles à tout-va, la veut on seulement ? C’est bien évidemment ceux qui ne payent pas la facture qui en parlent à leur aise et ceux qui doivent la mettre en œuvre qui s’y refusent.

Alors à quoi tient-elle ? Je serais tentée de dire « à la seule force de conviction de ces architectes qui restent impliqués dans un processus de pensée prospective et qui trouveraient, dans un collectif consenti, suffisamment d’engagement pour convaincre les deux parties d’avancer. 

Gare D’Auteuil / L’architecture en partage

« Quand allez-vous construire les logements sociaux ? – Mais ils sont devant vous ! ».      En répondant à l’apostrophe d’un habitant du 16e arrondissement, Anne DEMIANS a compris que le pari du programme mixte de la Gare d’Auteuil qu’elle coordonne depuis huit ans sur des friches ferroviaires (1,5 hectare) était un pari gagné.

Sur un même périmètre il s’est agi de construire 177 logements sociaux en deux bâtiments (livrés au printemps 2017),  l’un signé par Francis SOLER, l’autre par  Rudy RICCIOTTI pour Paris Habitat. Et 200 logements en accession construits dans deux autres immeubles qu’Anne Démians réalise avec Finn GEIPEL pour la Cogedim et qui seront achevés au deuxième semestre 2018.

Certes, dans ce quartier huppé de la capitale les programmes sociaux se font rares (3,8%) mais l’étonnement de ce riverain s’explique par l’unicité de cette opération singulière où voisinent quatre entités de factures presque identiques imaginées par quatre maitres d’œuvre aguerris. Cette cohabitation urbaine a pris corps selon des principes établis en amont : privilégier des espaces de confort comparables public ou privé et veiller à l’équilibre des coûts de construction. 

Le concours

« En juillet 2007, nous n’étions sûrs de rien, mais certains, tous, d’une chose : qu’il ne nous fallait faire aucun faux-pas technique ou économique pour aller jusqu’au bout. Notre formation était, il est vrai, composée, à l’opposé de la tendance générale, sur la base d’un rapprochement d’esprits complices plus que de styles différentiés. 

Après que Finn nous ait fait, un jour de septembre 2007, une magnifique démonstration sur l’influence du climat et des ombres portées sur les ouvrages, nous avons décidé de séquencer le programme en quatre bâtiments dont deux flirteraient avec l’alignement et les deux autres seraient librement posés sur la parcelle. Un d’entre eux serait central, soulevé et carré. J’ai du rédiger un texte qui expliquait que l’urbain était chose entendue, à partir du moment où nous avons décidé de considérer le développement durable comme l’inspirateur de son tracé. Pour cela nous avions raisonné en dispositifs « passifs » plutôt que de faire appel naïvement à tous les renforts technologiques pour obtenir les labels tant convoités.   

Notre credo : pas question de fausse diversité, sauf quand elle sert la lecture urbaine.

Nous avons inventé l’idée d’une boite à outils qui pouvait nous faire avancer dans des architectures compatibles et associées. Nous ne voulions pas œuvrer chacun de notre côté mais démontrer le vrai sens du collectif, effleuré par l’Atelier de Montrouge à ses débuts et son intérêt urbain.

L’outil de fabrication du projet que suggérait Francis SOLER était le même pour tous. C’était une structure que nous utilisions tous, chacun à notre manière, suivant nos propres contraintes. Nous calibrions ensemble des unités d’ouvertures, sur une gamme réduite pour éviter le dispersement. Les géométries et les composants que nous en ressortions étaient simples et les matières (pas plus de trois ou quatre) devenaient génériques. Chacun interprétait à sa manière, l’assemblage des composants, sans ignorer ce que faisaient ses voisins de plan masse. Rudy complétait le tout par un texte qui devait expliquer clairement notre intention d’aller beaucoup plus loin dans la cohérence du tout sans dissonance. La règle était suivie avec une rigueur décontractée jusqu’à l’achèvement du concours.

Et nous avons remporté la consultation ».

Le développement du projet

Une fois le concours gagné les quatre architectes doivent s’organiser. Deux groupes apparaissent alors, le premier dont Anne Démians est la représentante pour la Cogedim (200 logements en accession) et la coordinatrice. Le second  est conduit par l’agence Francis SOLER.

« Notre méthode de travail était réglée comme du papier à musique : Rudy passait chez Francis pour régler son projet, le dessin lui en était confié. De son côté, Finn corrigeait ses plans, ses façades ou réglait ses appartements sur nos tables, nous laissant le soin de les formaliser. En définitive, nous avons choisi la voie difficile et ingrate de mettre en commun nos expertises comme on mettrait dans un cochon de porcelaine nos pièces de cinq sous ».

Cette façon de procéder relève d’une économie globale d’intérêt, au sens politique du terme. C’est à l’intérieur d’un acte commun de rationalisation des moyens utilisés que le groupe a travaillé. Le but était de garantir une performance économique rendant l’opération possible dans un marché où les budgets disponibles pour construire s’évaporent au fur et à mesure que les coûts augmentent et que la culture se réduit !

Cette attitude de mutualisation des expériences acquises procède d’une économie par « recyclage acquis ». Elle met en commun des conclusions sur les moyens de fabriquer les différents bâtiments à partir des mêmes composants de structure ou de façades, en prétendant que le sens commun n’interdit pas la diversité !  

Les contraintes surmontées

Le respect du site – la Villa Montmorency et les constructions remarquables alentours signées Jean Walter, Le Corbusier, Robert Mallet-Stevens – participe également à l’harmonie de cette opération phare située à l’orée du Bois de Boulogne.

Le projet de la Gare d’Auteuil est vertueux pour diverses raisons. La première, d’importance, tient à l’engagement de la Ville de Paris qui a porté ce projet jusqu’à l’obtention du permis de construire. A l’origine de cette opération le bailleur social Paris Habitat. Il lui a fallu huit ans pour aboutir entre l’acquisition du foncier auprès de la Sovafim en 2006 et le jugement de la Cour Administrative d’Appel de Paris, en 2014, rejetant tous les recours des associations contre les permis initiaux et modificatifs.

Huit ans de volonté politique, de négociations, d’études et de combats judiciaires. En dépit de ce calendrier, le projet n’a pas pris une ride depuis sa conception car il ne répond à aucun effet de mode mais à une technique d’assemblage qui en garantit la qualité intrinsèque.  Ces quatre immeubles différents et complémentaires sont conçus sur l’idée d’une coopérative de matériaux génériques et de systèmes constructifs.

« L’enjeu était non seulement de réaliser des logements sociaux de grande qualité mais de mettre en commun, avec des industriels, des expertises capables de garantir une performance économique rendant l’opération possible ».

Gare d’Auteuil  / L’addition obligée de quatre architectes

par Rudy RICCIOTTI

«L’addition obligée de quatre architectes par équipe pour ce « dangereux » programme d’Auteuil est une procédure assez rare et pertinente pour que l’on s’attarde un instant à l’analyser. Rare pour la tradition des concours d’architecture et pertinente comme moteur de complexité.

Cette addition de maîtres d’œuvre interroge la procédure et les résultats attendus. S’agit-il de garantir des différences architecturales ou s’agit-il d’additionner des expériences différentes ? Le savant pas à pas de l’urbanisme parisien du XIXe siècle montre combien, avec des typologies urbaines constantes, des technologies réduites, Paris a su, après les brutaux bouleversements haussmanniens, trouver l’écriture et les croyances urbaines nécessaire à une capitale.

A la lumière de cet exemple « insensé », le groupe de concepteurs que nous formons autour d’Anne Démians a considéré que l’aventure devait conserver, par instinct antique de survie, la conscience du commun.  Pas au sens banal et de l’ordinaire, mais au sens de communauté d’intérêt pour un morceau de quartier qui devra dépasser le caractère sportif d’une compétition architecturale. Ce concours ne sera pas une mêlée de rugby, ni l’olympiade des gesticulations, ni l’empire des sens…Il sera l’addition de sensibilités modestes, certes, mais attentives à la culture d’un succès opérationnel.

Cette procédure, loin d’être facile,  est donc celle d’une économie globale au sens politique du terme comme l’est aujourd’hui toute initiative industrieuse qui si elle veut aboutir doit pouvoir assembler des savoir faire portés par des entrepreneurs différents.     

Actuellement, l’explosion des coûts de construction met en péril la chaine nationale de production de logements. On constate le faible taux de réalisation annuel du quota de logements sociaux qui n’atteint pas 30 % des objectifs prévisionnels et la demande augmente. Tous les appels d’offres de logements sociaux ou privés, ou presque, sont en difficulté.  A la fin, la qualité architecturale des programmes est toujours lourdement affectée quelle que soit la qualité des concepteurs qui les défendent.

La culture par ailleurs des programmes expérimentaux a disparu, comme s’est réduite l’offre matériologique de qualité compatible aux budgets disponibles pour construire et  comme s’est évaporé l’argent qui en général disparaît chaque jour davantage. 

A titre d’exemple, nous avons mis en place un système de structure porteuse en béton à plateau libre, dalle pleine sans retombée de poutres, apportant la preuve de sa justesse économique et de sa flexibilité a été validé par l’ensemble de l’équipe de conception.

Cette décision n’aura aucune incidence sur l’écriture architecturale que l’enveloppe finale soit opaque ou transparente.

Du point de vue morphologique, l’épaisseur constante des immeubles a été arrêtée à partir d’autres expériences sur un ratio équilibré entre surface d’apport de lumière et surfaces exposées. On sait qu’à quelques mètres en trop ou en moins, les objectifs thermiques ou fonctionnels sont mis en crise.

Cette expérience individuelle devient aussi un acquis du groupe de conception. Autrement dit cette attitude de mutualisation des expériences procède d’une économie par recyclage d’acquis sûrs.  Il s’agit là aussi d’une écologie du travail en considérant la transformation du réel comme seule perspective esthétique crédible.

Un autre lieu de convergence entre concepteurs de l’équipe est de réduire volontairement la narration immature d’une fausse diversité qui ne serait que l’expression du consumérisme technologique. Refuser le consumérisme, ce n’est pas la tyrannie tout de même !

Construire pauvre, ce n’est pas construire pauvrement. Les matériaux choisis le seront à partir de la valeur travail qu’ils développent et non à partir du pouvoir qu’ils évoquent. La noblesse de ce principe nous intéresse. L’éloge du banal nous est étranger. Choisir des matériaux sur la valeur du travail veut dire choisir la matière qui, à l’échelle du détail, écrit des narrations différentiées. Le détail comme ambition !

Voila un projet pour sortir le détail de son vain destin ! »

La Gare d’Auteuil / Un conflit d’objectifs

par Francis SOLER

«Auteuil fut annoncée par ses architectes comme une opération immobilière pouvant arriver à tenir ses promesses, mais à la condition que les masses à construire, synchroniquement et successivement, soient respectées en termes d’importance. De la même manière que devaient être scrupuleusement suivies toutes les dispositions constructives communes avancées par les architectes, les composants de façade et les équipements techniques. Tout ce qui apparaissait déjà est clairement dans le projet lauréat du concours de 2008.

On pourrait alors considérer que pour produire des opérations performantes, la seule règle qui resterait utile à transmettre à nos architectes et à leurs commanditaires (publics ou privés), consisterait à fabriquer la ville avec une seule inquiétude en tête : produire des intérieurs compétitifs et des façades performantes se dessinant à partir d’une facture contemporaine et, somme toute, assez classique.

On éviterait, ainsi, les pires productions de ces entrepreneurs faits rois.  

Auteuil est aussi une réflexion commune sur la meilleure manière de faire cohabiter, sur une même parcelle, logements loués et logements achetés, sans qu’aucun signe de grand confort ou d’insuffisance d’architecture ne puisse permettre de distinguer ouvertement les deux attelages immobiliers. Les deux premières constructions, bâties pour Paris Habitat, montrent déjà (avec bonheur) que le budget mis à disposition n’a pas produit d’effet fatal sur leur architecture, plus communément habituée à se laisser enfermer dans une pesante fatalité.   

Nous avions proposé un plan de masse sur lequel figuraient en effet quatre bâtiments autonomes, tous réglés sur le même tempo constructif et esthétique, de façon à présenter une opération dont les éléments importants (les immeubles) « ne seraient pas tous les mêmes, mais en même temps pas très différents les uns des autres ».

Il était juste question d’une pièce urbaine hybride qui s’appuierait sur une autonomie des bâtiments et sur une cohérence plastique tirée de la ville haussmannienne : un conflit d’objectifs en quelque sorte.

Nous nous sommes engagés dans le même temps à considérer l’importance des masses bâties comme un des facteurs majeurs de réussite de l’économie globale du projet et capable d’emmener à un niveau de prestations égal pour les deux opérations. Aussi, et même si c’est chose faite pour la première tranche de travaux (Paris Habitat), il reste à démontrer que la méthode se poursuivra avec succès sur la deuxième tranche.

Dès à présent, on peut déjà évoquer sur le site, ses contours définitifs, sans faire trop d’erreurs. La manière de construire le gros œuvre est la  même sur les quatre bâtiments et on voit déjà, qu’en matière de matériaux mis en place, les effets de glissement d’un bâtiment à un autre sont effectifs.    

Aujourd’hui, la première partie de l’opération qui regroupe deux immeubles à caractère social a été réalisée dans un calendrier serré et livrée avec un mois d’avance sur la date de livraison prévue, sans augmentation de prix, en dehors de celle qui correspond (mais faiblement) à des prestations accessoires demandées par le maitre d’ouvrage.

On notera en outre, que l’architecture des bâtiments et la composition des façades réalisées (ou en cours) n’auront jamais été modifiées depuis l’obtention du permis de construire en 2010. Cela, malgré le temps gaspillé, par la suite, par des années de procédures qui auront essayé, en vain, d’empêcher l’opération d’aller au bout de son engagement urbain et social. Ce qui tend à démontrer, une fois les ouvrages faits et observés, que travailler au-delà des effets de mode est performant. »

La Gare d’Auteuil / Un dialogue

Par Finn Geipel

«  J’étais fasciné par ce site exceptionnel avec une histoire très riche, avec ses chemins de fer, avec cette gare.  Et en même temps, avec un site en transformation, très  contemporain.

La ville évolue et elle accepte d’évoluer. Mais elle travaille sur les qualités de l’histoire et elle essaie de faire quelque chose de contemporain avec ça. Une constellation qui soit un dialogue mais qui reste autonome. Faire en sorte, qu’il y ait une sorte d’ADN avec les matières, les formes, les matériaux, avec les esprits

Le bâtiment a 360 degrés. Ce n’est pas intégré dans un bloc, dans un ensemble fermé. Chaque bâtiment a quatre façades  et la plupart des appartements ont au moins deux orientations différentes et c’est ça qui a quelque part déterminé la conception.

C’est un bâtiment qui donne à l’extérieur, qui permet avec des grandes vérandas ondulées, de glisser de l’intérieur vers l’extérieur et de l’autre côté qui permet de laisser la lumière entrer, l’air circuler. De laisser la respiration.

Ici c’est une famille de matériaux que nous avons choisi pour les quatre immeubles.

Il y a les bâtiments avec ces façades, l’intérieur en extérieur,  et après il y a des balcons qui ondulent d’une certaine façon selon les appartements à l’intérieur (les grands appartements avec les grands balcons, les plus petits avec des petits balcons).

Après il y des retrait par rapport aux bâtiments. Par exemple avec celui d’Anne Démians, les balcons se retirent. C’est aussi un dialogue.

Un paysage pour la Gare d’Auteuil

par Louis Benech

La Gare d’Auteuil est une étape importante dans la vie du quartier. Le train de la Petite ceinture était une voie constamment empruntée. Aujourd’hui déferrée, cette percée dans le tissu urbain a été colonisée par une végétation dite pionnière de robiniers, de sycomores et de leur cortège de ronces, de clématites, de sureaux, de cornouillers. Ce site est destiné à être un « sentier Nature » pour offrir aux promeneurs des espaces ouverts, des niches écologiques pour la faune et la flore de ces milieux. Le site, anciennement minéral, a été colonisé par les premiers stades de cette végétation adventice qui comporte principalement de jeunes érables sycomores et des arbres à papillons.

Le projet consiste à poursuivre cette écriture végétale sur un axe vert composé de ces pionnières qui rappelle la trace du sillon ferroviaire, jusqu’à la gare d’Auteuil. Cet aléa de plantes (par des gestions de circulations que l’on ne souhaite pas formellement dessiner ou matérialiser) s’organise au sol dans la régularité fédérative du maillage minéral. Le damier vert est composé de gazon ou d’arbustes bas et d’arbres tiges. Le damier minéral est constitué de dalles d’ardoise bleu foncé et de sol stabilisé couleur craie.

Les clôtures existantes  ou créées sont de type barreaudage qui permet un maximum de pénétration visuelle sur les espaces crées pour un optimum de sécurité.

Il s’agit dans le projet global de 3 142 m² de jardins sur lesquels seront plantés onze arbres de hautes tiges ou en cépées, de taille 16/18 à 20/25, 1 106 m² de massifs arbusifs et 51 m² de gazon. Des tapis de gazon contribuent à maintenir les espaces ouverts et frais dans la continuité des prairies du sentier nature. Les arbres bénéficieront d’une surface minimum d’espace libre de 100 m², dont 20 m² de pleine terre répartis régulièrement autour du tronc. Leur force sera d’au moins 20 cm, mesurée à 1 m du sol.

Décembre 2008

Travailler en collectif

Les Dunes avec Pascal CRIBIER, Christophe PILLET, Ruedi BAUR

Ce n’est plus un enjeu mais une réalité, aujourd’hui, la transition numérique impacte les  relations de travail et prend corps dans les bureaux. Le nouveau pôle de la Société Générale que vient de construire AAD à Val-de-Fontenay, dans l’Est parisien, répond à cette mutation stratégique aujourd’hui commune aux grandes entreprises.

Depuis son inauguration en octobre 2016, les Dunes reflètent un ensemble emblématique de la transformation numérique de la banque, il s’est même inscrit comme  « marqueur » dans le secteur de l’immobilier d’entreprise. En effet, la réalisation d’Anne Démians offre une nouvelle image de la modernité par une innovation constructive en rupture douce avec ce qui se fait dans le tertiaire depuis 30 ans. L’ensemble est bien plus qu’un bâtiment, c’est un « paysage ».

En outre, l’ensemble Les Dunes par sa conception favorise « l’esprit du lieu ».

A quoi cette dimension tient-t-elle ? La typologie des bâtiments n’y est pas étrangère, c’est certain, mais pas seulement. Cet esprit du lieu tient également à une collégiale de créateurs venue se pencher sur ce projet hors normes (90 000 mètres carrés de bureaux pour 5000 collaborateurs).

Comme elle aime le faire, Anne DEMIANS s’est, en effet, entourée de créateurs capables de favoriser une vision. Capables aussi d’interpréter cette phrase sibylline inscrite entre les lignes du concours : « Comprendre d’instinct les rythmes imposés par le changement et la nécessité de se renouveler ». C’est cette contrainte qui l’a guidée dans sa prise de risque, comprenant que ce fil conducteur Des Dunes ne se limitait pas à la seule architecture du pôle de Val-de-Fontenay.  D’autres facettes du programme – le paysage, la scénographie des espaces intérieurs, et le système graphique d’orientation, le mobilier de bureaux – exigeaient d’exclure des réponses banales à l’image traditionnelle de l’immobilier de bureau.

L’idée d’Anne DEMIANS est alors d’accompagner son projet d’un « pôle design » afin de mettre en place un substrat esthétique, ergonomique, littéraire, sensible et compatible avec une nouvelle attitude liée au numérique. Les créateurs qu’elle sollicite adhèrent à sa démarche et imaginent  des univers en consonance avec la partition architecturale, les nouvelles attitudes liées au numérique et les manières d’habiter la sphère digitale.   

Ainsi, le paysagiste Pascal CRIBIER et son équipe, les designers Christophe PILLER et le designer graphique Ruedi BAUR ont écrit, chacun dans leur domaine, une partition totalement neuve exprimant une pensée innovante.

Pascal CRIBIER/Jean Marie DAVID, paysagistes

« Pascal n’était pas très chaud pour travailler sur ce projet, une chose le bloque : l’utilisation d’un matériau synthétique pour les façades.

Finalement, Anne veut réaliser un paysage planté en consonance avec sa partition architecturale alors que les profondeurs de la dalle sont vraiment minimes. On en discute les uns avec les autres et nous tombons d’accord sur le fait qu’il n’y a qu’une seule solution ; créer des jardinières de 70 centimètres de hauteur sur toute la longueur du parvis, sans quoi nous n’aurons jamais les moyens techniques de réussir notre opération. Ces jardinières peuvent être mises à profit pour intégrer des bancs servant d’espace d’échange et de repos. Les plans d’Anne montrent également l’existence d’endroits à fort potentiel, notamment au niveau des patios où des micro climats permettent des cultures relativement abritées des vents froids, des cultures de sous-bois comme on les voit dans les pays chauds et humides. Puis, une autre idée germe au niveau des jardins du parvis : associer des feuillages aux couleurs argent et or. Ce clin d’œil à la Société Générale, audacieux, est une association le plus souvent déconseillée mais assez typique des conceptions de Pascal se souciant assez peu des convenances !

A partir de ce scénario, trois types de jardinières se dessinent formant des paysages plantés qui vont se succéder et se«répondre» sur l’ensemble du parvis.

Sur le fond Anne avait déjà une idée assez précise de ce qu’elle voulait, nous n’avions donc pas carte blanche. En outre, les contraintes techniques étaient très fortes. La structure des bâtiments étant largement dessinée, nous avons travaillé  en concertation avec Anne en avançant pas à pas sur la partition écrite et dessinée par Pascal CRIBIER. En fonction de l’évolution du projet, nous avons traité et décliné des solutions zone par zone en concertation permanente avec les architectes, une méthode extrêmement interactive, du moins, beaucoup plus que sur d’autres projets où le paysagiste marque son empreinte sur la création architecturale. En conséquence, notre intervention a été plus modeste et beaucoup plus souple, mais ce n’était pas pour déplaire à Pascal CRIBIER qui a toujours eu pour maxime de ne jamais faire deux fois de suite le même jardin. L’un de ses grands talents était de ne pas se laisser enfermer par les contraintes mais de les transformer en atouts, en 25 ans de collaboration avec lui, je l’ai toujours vu procéder ainsi. » Jean-Marie DAVID, Ingénieur

Christophe PILLET, designer

« Une totale liberté pour écrire une page blanche gouvernée par l’imagination et l’innovation. C’est ainsi que je décrirais ma première collaboration, pour le moins stimulante, avec Anne Demians. Sa recherche d’un architecte d’intérieur était motivée par l’aménagement d’une partie du projet, c’est-à-dire la grande rue intérieure qui relie les trois bâtiments, un passage traversant que l’on peut qualifier de séquence publique. Ce lieu d’échanges, de rassemblement et de détente pour les collaborateurs de la Société Générale est une sorte de « cour de récréation » où ils peuvent également s’isoler pour se concentrer. Anne DEMIANS m’a présenté son projet conceptuellement, de manière programmatique et fonctionnelle me laissant carte blanche sur mon travail lequel, au départ, n’incluait pas le mobilier. D’habitude, cet exercice est l’art d’accommoder les meubles avec l’enveloppe architecturale, les textures, les matières, les murs etc. Cette fois, il est question d’imaginer un univers dans un lieu déjà achevé où mon intervention est différente.

D’emblée, cette commande m’intrigue. Me voici à la fois dans la peau d’un architecte d’intérieur et dans celle d’un arrangeur pour filer la métaphore musicale – chargé d’exalter et de magnifier le second œuvre. En résumé, il me faut pondérer l’expression du projet dans son idéal. Exit donc l’idée de faire un projet dans le projet. A moi, en revanche, de poursuivre l’écriture d’une œuvre architecturale extrêmement maitrisée. Anne DEMIANS a cette grande intelligence de demander conseil sur la scénographie estimant qu’elle n’a pas la science infuse sur le sujet, encore qu’elle sache transmettre sa vision globale du projet qui indique une direction.

En observant attentivement cette grande rue intérieure, je constate qu’il en émane une certaine évanescence. Cet axe traversant agit comme un interstice permettant de distinguer l’extérieur sur les jardins et l’intérieur occupé par des bureaux fonctionnels. Dans sa définition architecturale, ce cheminement se définit en creux tel qu’on l’interprète en Asie ou dans l’architecture de Le Corbusier : le vide sert à magnifier le plein. Reste que cette grande rue « à brut » laisse voir son infrastructure, ses angles saillants, ses fenêtres, ses aspérités. Afin d’estomper ce qui heurte la fluidité lisible, j’ai inventé des rideaux en verre devant chaque baie, placés du sol au plafond en double ou triple peau. Le verre est traité par des effets de dégradés de manière à gommer les transitions.

En marchant dans cette rue, l’on passe de séquences transparentes à d’autres plus opaques, ou réfléchissantes, de sorte que la magie de la lumière ajoutée aux jeux des reflets dans les vitres difracte le paysage, le filtre, apaise l’atmosphère.

J’ai eu cette démarche de ne pas aller contre la partition du maitre d’œuvre mais de la révéler, d’y apporter une dimension poétique, en exaltant les qualités architecturales exprimées dans le projet par des artifices élégants.

D’évidence, les assises et le mobilier en général devaient s’éloigner le plus possible de l’esprit « meubles de bureau ».

A l’opposé des codes tertiaires, la logique voulait que l’on cultive cette ambiance « autre » compatible avec ce lieu où l’on vient travailler, vivre et se ressourcer. Mes premières esquisses d’objets virtuels ont convaincu la Société Générale qu’il était risqué de passer la commande des meubles à d’autres, si bien qu’elle m’a confié cette mission. La volonté d’imaginer un mobilier ultra fonctionnel a primé : la typologie des objets, leur quantité et leur position, n’est que pure fonction. Aussi, à l’image d’une terrasse de bistrot, nous voulions que les tables et les chaises débordent du restaurant dans cette grande rue pensée comme une agora. Cette atmosphère correspond aux souhaits de la Société Générale qui a décidé de créer à Val de Fontenay un nouvel écrin tertiaire en relation avec le monde de l’ère numérique.

Dit de cette manière, cela peut paraitre grandiloquent, mais Les Dunes ne sont plus des bureaux où l’on vient travailler, mais un lieu de vie où l’on passe beaucoup de temps partagé avec les autres. Partant, nous étions dans l’obligation d’inventer nos propres codes. »

Ruedi BAUR, designer graphique et ses contributeurs.

Ruedi BAUR a su agréger signalétique et différents langages  graphiques et insérer les Dunes dans la grande tradition de l’architecture comme lieu de littérature et d’histoire.

Concepteur du langage graphique dans sa globalité, Ruedi Baur et son équipe ont fait appel à des artistes telle Karelle MENINE pour accompagner l’ambition culturelle des Dunes. Ces différentes interventions s’inscrivent dans une pluralité d’expression et symbolisent la progressivité verticale de l’expression graphique.

Ruedi BAUR : « Anne DEMIANS est venue nous chercher car elle considérait que la signalétique pouvait jouer sur la manière dont chacun pourrait percevoir l’espace et le pratiquer. Toutefois comment éviter une forêt de panneaux qui affectent généralement ce genre de lieu ? Comment conserver toute l’humanité d’un parti architectural sensible ? Il nous fallait être juste et rendre notre intervention la plus discrète possible.

Travailler aux Dunes, c’était être dans un univers comptable fait de chiffres et de nombres. Aussi, l’écriture s’est révélée être le contrepoint évident d’un monde mathématique et abstrait. Elle est à la fois fonctionnelle et lyrique. Nous avons dès lors fait travailler des calligraphes du monde entier. Nous avons également imaginé des poèmes calligraphiés qui viennent croiser des textes plus longs retranscrits à l’aide de nos caractères latins. Tous indiquent les montées d’ascenseurs. Ils débutent aux sommets des bâtiments pour descendre d’étage en étage jusqu’au niveau de la rue intérieure. Nous avons également fait travailler des graffeurs dans le parking. De l’audace pour une banque ! Cela allait toutefois de pair avec les ambitions fixées à l’origine par Société Générale. Nous n’avons fait qu’affirmer une volonté d’ouverture au monde. »

En contraste avec l’outil numérique et particulièrement dans un lieu dédié aux algorithmes, les interventions signalétiques sont conçues, mises en œuvre, et appliquées de manière manuelle – voir manuscrite, sur le bâti lui-même. Il s’agit dans cette démarche créative d’offrir de la qualité, de la complexité et de la culture visuelle plutôt que simplement orienter.

Le souhait du commanditaire de faire travailler des graffeurs dans le parking fut repris comme élément de notre parti-pris visuel signalétique. Après un concours, OnOff, Stoul, Takt et Sueb/3HC, Riofluo, et Romain Froquet furent retenus pour développer une installation sur les piliers, murs et certaines places de parking. L’association du graff à la calligraphie peut se justifier si on considère les deux comme des expressions visuelles basées sur des signes tracés à la main. Ainsi on passe d’un texte poétique en chinois, à un autre en arabe, en hindi ou en russe.

Kaixuan Feng, Myoung Heui Ryu, Michel d’Anastasio, Abdollah Kiaie, Evgeny Tkhorzhevsky et Achyut Palav sont des calligraphes réputés dans leurs pays respectifs, ils ont été choisis pour la qualité de leur dessin de lettre. Ces textes non compréhensibles pour certains sont traduits sous forme de petites légendes. 

Ces différentes interventions s’inscrivent dans une pluralité d’expression et symbolisent la progressivité verticale de l’expression graphique. Des expressions graphiques fortement liées aux notions d’écriture, de langage, de cultures d’art et d’artisanat (dans le sens non industriel).

 

Michèle Leloup

Septembre 2017

Crédit photos / Ibos & Vitard (c) Richard Schroeder, R. Ricciotti (c) Marco Jeason, A. Démians (c) Laure Vasconi, projet gare Auteuil JP.Porcher, projet Les Dunes JP.Porcher