Peut-on densifier autrement ?

L’Ecole de Chaillot, département formation de la Cité de l’architecture et du patrimoine, vient de reprendre ses conférences pédagogiques en direction des maitres d’ouvrages privés et publics. A la demande d’OGIC, société de promotion immobilière et de ses cadres, la première session de 2020 a proposé aux architectes Anne Démians et Fréderic Chartier d’intervenir auprès de ces auditeurs sur deux thèmes : une référence historique de l’architecture à travers le temps et leurs pratiques respectives face aux enjeux de la ville durable.  

A cette occasion, Anne Demians a évoqué l’aspect politique de l’acte de construire indéniablement lié au pouvoir à travers les siècles et son action responsable d’aujourd’hui vue au travers de l’une de ses dernières réalisations, le programme immobilier de la Porte d’Auteuil dans le 16e arrondissement.  Porté par Paris Habitat et Altarea Cogedim, cet ensemble de 400 unités, moitié en accession à la propriété, moitié en logements sociaux tient sa singularité à ses ressorts économiques. Les quatre maîtres d’œuvre ont en effet développé une coopérative de systèmes constructifs afin de mutualiser les risques et les dépenses dans la volonté de garantir à chaque appartement, quel que soit son financement, un espace comparable.

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L’AMBITION PARTAGEE DE L’ECOLE DE CHAILLOT

Architecte et urbaniste, Béatrice Roederer est responsable de la formation continue à l’Ecole de Chaillot, département formation de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine.

Pourquoi avoir réactivé les formations pour les maitres d’ouvrage à l’Ecole de Chaillot ?

Béatrice Roederer : Nous les avons interrompues depuis 2016, le format antérieur sur plusieurs jours et le/les partenariats ne correspondant plus à la demande des entreprises.  Puis nous les avons reprises en 2019 en nous fixant d’autres cibles en raison de la demande de la société civile, c’est-à-dire les professionnels, et du renouvellement des politiques publiques en direction de la formation professionnelle continue. La Cité et son département formation de l’Ecole de Chaillot ont vocation à s’y associer.   

Cette demande ne témoigne-t-elle pas d’une nécessité accrue ?  

BR : Le contexte public est -aussi- celui du désengagement de l’état dans le domaine de la formation. Il y a donc beaucoup à faire sur ce terrain si l’on tient compte de la croissance des responsabilités des collectivités et des maîtres d’ouvrage dans l’aménagement durable de leur territoire et de la complexification normative. En outre, la formation continue contribue à l’élévation du niveau des professionnels et des responsables publics et comme on peut le constater, la proximité des termes « maîtres d’œuvre » et « maîtres d’ouvrage » montre les liens étroits et les responsabilités partagées qui se tissent depuis la commande jusqu’à la livraison de l’œuvre.

Cette ambition doit-elle être mieux partagée ?

BR : Effectivement, car elle passe par la reconnaissance des compétences et des modalités de travail de chacun, mais également par la représentation commune du sens de la construction et par la qualité du dialogue engagé dès la commande.

Quelles sont les atouts de ces formations ?

BR : Leur objectif est de promouvoir la responsabilité de la commande, d’améliorer la capacité d’analyse et de formulation, l’idée force étant de valoriser et de favoriser le dialogue interprofessionnel et, notamment, culturel pour en finir avec le déni d’intérêt sur le thème du « j’aime/je n’aime pas ».

Et leur méthode ?

BR : Il s’agit d’articuler une approche de l’architecture dans la ville du XXème avec l’origine des problématiques socio-urbaines et environnementales contemporaines. L’architecture est une expression de la culture, aujourd’hui comme hier. Il convient donc d’associer la compréhension des déterminations du bâti ancien et celle de la construction neuve, et, ce, en les faisant commenter directement par des concepteurs pédagogues à partir de leurs projets. Enfin, il convient de susciter l’ouverture et la participation interactive des participants, autrement dit, le désir de contribuer à la qualité des projets réalisés et à un meilleur cadre de vie urbain.

Quels sont les profils des maitres d’œuvre et professionnels invités ?

BR : La plupart ont des parcours singuliers et des œuvres très représentatives. Ils associent l’enseignement ou des activités de recherche et de conseil institutionnel à leur métier. La responsabilité qui est la leur et la vision évolutive de leur discipline convergent vers une attitude qui va bien au-delà du « ma vie, mon œuvre ».

Pourquoi avoir invité Anne Demians à votre dernière session ?

 BR : Le choix d’Anne Demians vient de la première date de cette sensibilisation qui devait avoir lieu pendant l’exposition « l’Eloge de la méthode » qui s’est tenue d’avril à septembre 2019 à la Cité de l’architecture mettant en perspective la démarche spécifique de l’opération de la Gare d’Auteuil. Je l’ai souligné en préambule, la qualité et l’ambition des projets et le positionnement public d’Anne Demians sont manifestes. Il est à noter sa façon d’inscrire la densité, mais aussi le caractère innovant de sa production qui donne lieu à une architecture évolutive au cœur d’une modernité à la fois optimiste, ouverte et régulée. Et cela, sans dogmatisme et peut être même avec quelques incertitudes, mais pourquoi pas ? Reste que le temps imparti à son intervention n’a pas permis d’aborder cet éventuel registre.

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PEUT-ON DENSIFIER AUTREMENT ?

Anne Demians  : «  L’Ecole de Chaillot relance ses conférences de réflexion et de sensibilisation en direction des maitres d’ouvrages publics et privés et c’est une excellente initiative. Cette invitation a été l’opportunité de faire passer un certain nombre de messages en mettant en perspective à la fois notre mémoire collective et les enjeux du XXIe siècle. Mais pas seulement. En s’adressant à deux agences d’architecture, l’Ecole de Chaillot a souhaité mettre en correspondance des fondamentaux de l’Histoire de l’architecture relativement récente avec nos méthodes et nos axes de travail respectifs.  

Pour ma part, je suis en accord avec la pensée du philosophe Jean Baudrillard : « L’architecture est un mélange de nostalgie et d’anticipation extrême ».  La justesse de cette phrase a guidé mon travail préparatoire à cette conférence intitulée « Architecture d’hier, vers une ville durable ». En réalité, j’ai préféré aborder un thème qui m‘est cher à savoir : « La ville a-venir ». Le jeu de mot me permet de parler délibérément du futur qui m’intéresse prioritairement.  Ou comment faire en sorte que les villes de demain soient capables – et au-delà des effets de modes – d’aller au plus près des problématiques environnementales et économiques qui s’offrent à notre profession de maître d’œuvre.

Pour planter le décor de mon intervention, j’ai d’abord montré une photographie du château de Chambord. L’idée sous jacente était de dire que pendant longtemps il y a eu un langage commun en architecture qui permettait d’avoir une homogénéité et une qualité de construction liées à ce langage commun. Le château de Chambord illustre et met en scène la toute puissance de François 1er qui voulait marquer son règne. En cela, il n’est ni le premier ni le dernier, cette vision de l’architecture française classique exprimant une volonté extrêmement politique. 

La seconde image que j’ai utilisée pour aiguiser mon argumentaire représente le projet de la Gare d’Auteuil au XXIe siècle, un ensemble immobilier qui réunit sur un même périmètre au cœur du 16e arrondissement des habitats sociaux et des logements en acquisition. C’est également un acte politique. Deux époques à cinq siècles d’intervalle, deux langages et deux symboliques. D’où la nécessité de rembobiner l’Histoire.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’évolution en architecture a mené à un éclectisme du style, on pourrait dire une perversion vis-à-vis de la réalité et de la modernité de chacune des époques. Il faut la création de l’Ecole du Bauhaus en 1919 à Weimar pour rebattre les cartes et donner naissance à un mouvement qui pose les bases de la réflexion sur l’architecture moderne et notamment le style international. Ensuite, en 1928, le Congrès International d’Architecture Moderne, le CIAM, regroupant 28 architectes européens, Le Corbusier en tête, donne d’autres clés de lecture, à la fois créative et esthétique. Ces dernières permettent d’éradiquer cet éclectisme ambiant en opposition avec la société du moment.

En résumé, l’architecture est révélatrice et traductrice des belles énergies de nos sociétés.  C’est là, une dimension à laquelle nous devons nous attacher.

Rappelons, cependant, que le CIAM avec la Charte d’Athènes [quatre grandes fonctions de la ville : la vie, le travail, les loisirs, et les infrastructures de transports] a contribué à créer un effet de zonage dans les villes. Certes, nos sociétés modernes étaient en demande, mais cette radicalité par l’absence de flexibilité a fait long feu.  Aujourd’hui, nous sommes dans une autre phase, plus sensible, où les enjeux sont environnementaux au sens écologiques et sociétal du terme, il nous faut donc être attentif à toutes les évolutions qui semblent être prises de vitesse par les effets collatéraux de l’ère numérique. A nous, architectes, d’installer une certaine Atemporalité dans l’écriture de nos aménagements car nous n’avons plus le temps de faire et défaire la ville. D’évidence, il en va de notre responsabilité.

Dans la création des nouveaux quartiers, nous assistons actuellement à des architectures très variées, censées répondre au renouvellement de la ville sur elle-même et aux questions d’environnement. Reste que cette variété nous la retrouvons aussi bien à Bordeaux, Lyon, Metz qu’à Paris. In fine, nous sommes dans une autre perte d’identité qui ne trouve pas d’écho dans un langage commun.

A mon sens, nous ne sommes plus dans un art de composition mais dans un art d’assemblage.

Selon moi, la légitimité de l’architecture sera dans sa capacité à faire le lien entre les problématiques historiques, climatiques, géographiques, réglementaires. Certes, elles sont parfois contraignantes, mais c’est en s’attaquant à l’assemblage de toutes ces problématiques que l’on peut créer la base d’une nouvelle esthétique.

A l’instant, je faisais état de l’ensemble immobilier de la Porte d‘Auteuil porté par Paris Habitat et Altarea Cogedim. Cette réalisation à quatre mains a été pour ses maîtres d’œuvres, Francis Soler, Rudy RIcciotti, Fin Geipel et moi-même, une manière de retrouver un langage commun sans jamais brimer nos autonomies créatives. Avec ce projet, nous avons pu affirmer un acte politique consistant à dire qu’il était possible d’avoir une proposition cohérente réunissant sur une même parcelle du logement social et du logement en accession. Et ce, par la mise en commun de matériaux et d’outils en jouant sur l’économie d’échelle. Comprenant notre démarche, les entreprises nous ont suivi dans ce partage sur des thèmes constructifs similaires.

A l’heure actuelle, dans les productions souvent disparates qui se font jour, le problème de l’expression architecturale est lié à une inversion du paradigme : au lieu d’avoir une attention à la ville, l’on met en valeur, à tort, l’originalité d’écriture de chaque architecte ».   

Propos reccueillis par Michèle Leloup 

Le projet