ESPCI

PARIS 5 ème 2015 - 2020

Le préalable à une architecture optimale

La question de l’architecture que soulève ce concours est celle de la décision relative à la prise de risque, pour un architecte, de proposer de sortir d’une attitude, devenue, récemment, plus stratégique que rigoureuse, et qui consiste à ne rien démolir pour satisfaire aux voeux de ceux qui veulent tout garder ou aux affirmations sans preuves de ceux qui pensent que tout conserver (même si les ouvrages ne présentent aucun intérêt) coûte assurément moins cher.
La culture du cosmétique n’est pas une solution quand il s’agit de reloger, pour des décennies, voire des siècles, une institution de cette nature. Nous ne pouvons donc, au prétexte que ça ne satisferait pas tout le monde, faire l’économie de nous interroger, en priorité, sur l’objectif de l’Ecole, qui reste, nous semble-t-il, sa performance, au sens large du terme.
Or, si il est parfaitement audible qu’il faille transporter, dans cette aventure, tout ce qui contribua à l’histoire d’un immeuble marqué par ses singularités (ici, ses murs de briques, ses basreliefs, ses lignes de mosaïques, ses expressions de laboratoire, ses frontons de ciment lavé), il est moins certain que prolonger des erreurs d’appréciation manifestes soit une bonne chose.
Il s’agit donc, pour nous, de répondre, d’abord, à la première question qui se pose en regardant les existants : Est-il raisonnable,ou non, de détruire la dernière intervention, datant de l’année 2000 ?

Etant entendu :
1/ que l’extension précédente ne peut, en l’état actuel, que mal recevoir les obligations du nouveau programme
2/ qu’elle ne consomme pas toutes les possibilités de surface qu’offrent, à cet endroit, les règles d’urbanisme (puisque 3 niveaux sont possibles là où 2, seulement, ont été construits)
3/ que le bâtiment qui tient lieu de surélévation n’est pas une oeuvre incontournable de l’architecture contemporaine
4/ que l’analyse approfondie des coûts montre que démolir et reconstruire sur mesure ne génère pas plus de dépenses que conserver des existants inaptes ou de les rafistoler sans démonstration de leur adaptabilité et de leur efficacité.

 Ce préalable étant posé, nous pensons davantage la future Ecole de l’ESPCI comme un établissement tourné vers une organisation complète et précise, construite, en priorité, dans son site et autour de son programme, avec une perspective lointaine: celle de durer durablement. 

Les objectifs d’une architecture responsable

Il s’agit donc bien de réfléchir à la meilleure manière :

  1. d’assembler ce qui est déjà là avec ce qui reste à imaginer
  2. d’appuyer les gabarits des ouvrages sur une répartition rééquilibrée des surfaces fonctionnelles. Et mettre ainsi, sur la rue, le plus possible d’éléments de programme afin d’éviter d’encombrer la cour pour dégager de grandes surfaces ensoleillées
  3. de créer du lien social en proposant, dans l’Ecole, des espaces intérieurs et extérieurs de première communication, bâtis sur la vie interne de l’Ecole et sur la présence du voisinage immédiat des autres Ecoles de la Montagne Sainte-Geneviève
  4. d’insister sur des espaces-supports qui favorisent les conditions du hasard, indispensables aux cheminements complexes de la pensée et de la recherche (le jardin et les points de convergences centraux de l’École)
  5. de dessiner, à la demande des chercheurs, des bâtiments dont tous les espaces seraient évolutifs et modifiables, même si leur géométrie reste calée sur le meilleur dispositif actuel possible. Mais, étant entendu qu’on puisse les transformer sans charge financière impor- tante. Ce principe de mutabilité s’appliquerait à tous les bâtiments et toutes les surfaces de l’ilot. Devenue indissociable des ouvrages qui ont vocation à changer, cette disposition est une des conditions majeures de la réussite du projet.

Le quartier, le projet, ses espaces

L’architecture du résultat se réalisant sur une question plus subjective : celle qui reste attachée à la capacité de synthèse et de projection de l’architecte. Situé dans le coeur historique de Paris, le campus de la Montagne Sainte Geneviève s’inscrit donc dans un quar tier dense, de tonalité minérale. La qualité de ce quar tier est relayée par la proximité du jardin du Luxembourg, les Arènes de Lutèce, le Jardin des plantes et quelques grands coeurs d’ilots arborés, dont l’usage reste confidentiel, demeurant à peine visibles de la rue et favorisant la concentration, les appropriations successives et les appar tenances par ticulières. Ces coeurs d’ilots et ces jardins secrets dont Marie Curie, installée parfois sur le perron de son Institut, disait que : « le regard des chercheurs pouvait se perdre et se trouver dans la nature pour af- finer les intuitions, penser et articuler l’objet de leur recherche ». C’est donc à partir de cette même densité et du projet d’un Jardin des intuitions qu’on décida d’installer, sur le site,un modèle, dit de continuum, qui se définirait comme un enroulement, en mouvement, d’un bâtiment retourné sur lui-même et se reconnectant sur le point central de sa construction, au droit de son Entrée. Cette figure serait le prolongement des bâtiments de la rue Pierre Brossolette, engagé sous le tracé naturel d’étirement. Toujours est-il que cette figure du sud de la parcelle s’inscrit dans une continuité parfaite des ouvrages sur rue, conservés, pour par ties, pour ce qu’ils nous intéressent. A peine épaissis pour y installer les conditions du meilleur fonctionnement possible et celles d’un rendement optimal des surfaces construites, ces bâtiments démarrent le dessin du plan général de l’Ecole qui déroule ses activités et son enseignement, sans la moindre rupture de charge fonctionnelle. Ce sont des espaces méthodiquement mis en ordre pour faire en sor te que les distances soient les plus cour tes possibles.
Car, l’architecture de l’Ecole traduit d’abord la mise en forme du programme et notamment celle (figure imposée) des laboratoires de recherche et des espaces de travail attachés, puis celle (figure libre) des espaces de rencontre et de convivialité de l’Ecole. Dessinée comme l’embout d’une fiche de connexion USB, l’articulation d’entrée de l’Ecole regroupe tous les points de connexion des élèves et des chercheurs entre eux et dégage l’amphithéâtre, les salles de conférences et de belles surfaces de convivialité et d’échanges pour tous ceux qui vivent l’Ecole énergiquement. C’est avant tout un assemblage diversifié (d’étage en étage) d’espaces qui sont consommés par la communauté de l’Ecole et qui présentent par leurs variations d’occupation l’énergie séquencée d’une sinusoïde. La façade, montée en verre et/ou en vitrimère* sur le parvis Alfred Kastler, le traduit et le rappelle. En plan de masse, la figure globale ne choque pas, dans le Paris de la Montagne Sainte Geneviève. On y voit, à proximité, des ilots de la même famille, des alignements sur rue, identiques aux nôtres, une densité comparable à celle de l’îlot, voire des figures urbaines. en triangle

L’architecture en résultat

C’est une grande muraille, rougeoyante par ses briques, qu’on découvre d’abord en faisant le tour de l’îlot Brossolette.
Les deux étages, les plus bas, surmontant eux-mêmes une assise continue de pierres meulières, posée en demi-décaissé, constituent le socle-mémoire du déroulé des portiques de façade, recouverts de mosaïques d’émaux noirs et de nacres dorées assemblés de manière désordonnée. Les effets précieux de brillance ponctuels (constatations aléatoires de sonorités nacrées) accompagnant une lumière profonde se confortant en montant vers l’acrotère.
De manière générale, les grands cadres de façade s’imposent comme la matière générique de la proposition. On les retrouve sur toutes les faces du projet, suivant qu’ils se situent, à l’aplomb, juste au-dessus des façades en briques, conservées en l’état, ou qu’ils bâtissent le développé (toute hauteur) des façades sur jardin et sur patio des laboratoires. Ils sont les nouveaux supports de la nouvelle écriture de l’Ecole, faite de briques, de nacres et de verre, assemblés par une hybridation assumée, pour ne former qu’UNE même architecture.
Et, pendant que de grandes plaques verticales et ondulantes de verre cintré (faisant office de garde-corps) couvrent les grands cadres noirs de la façade d’Entrée, le dispositif des portiques se complète sur le jardin, par de grandes surfaces de verre, de belle et pure pla-néité qui s’appuient sur le plus grand côté du triangle et sur celui qui trace son hypoténuse. L’effet est immédiat : la triangulation de l’espace construit sur la géométrie du Jardin provoque un effet surprenant de mise en abyme.
La mise en abyme est un procédé permettant de créer un trouble dans la convention narrative des édifices. On l’utilise, ici, comme un récit construit autour du jardin et qui consiste à représenter la par tie haute de l’oeuvre, dans l’oeuvre elle-même. On retrouve, dans cette installation, l’autosimilarité et le principe des fractales ou celui de la récursivité en mathématiques.

* matériau inventé par Ludwik Leibler, directeur du laboratoire Matière molle et chimie.

Maître d'ouvrage : ESPCI
Maître d'ouvrage délégué : EPAURIF
Architecte : Anne Démians
Directeur de projet : Jack Weinand, Alain Sabounjian
Équipe : Marielle Kremp, Juliette Mesnage, Maîté Casas, Elie Moutel, David Dahan, Coline Jacquet, Minsu Lee, Julien Michaud, Antoine Taloud, Justin Meuleman, Rachid Hentour, Karolina Mysiak
BET Structure et Façade : VP & Green
BET Fluide Électricité : Barbanel et Ceris
Perspective : Igor Sanchez, Adèle Pourreyron, Silvio Evora
Paysagiste : Après la Pluie
Acousticien : Jean-Paul Lamoureux
Surface : 33 120 m2 SDP