Rezo

PARIS 17ème 2010 – 2014
Immeuble de bureaux

ÉLOGE DE LA LENTEUR/ MORCEAU COMPLET D’IMMOBILITES SUR UN SEUL GENRE

C’est la perception sensorielle de l’espace qui déplace et rend cinétique le paysage, quel qu’il soit. Rien vraiment d’autre. (Anne Démians)

Les fins de siècles, on ne sait pas pourquoi, se caractérisent toujours par une attitude ambiguë envers le voyage. D’un côté, l’ouverture vers les autres est posée comme une possibilité d’un renouveau (le rajeunissement d’un chez-soi est devenu de plus en plus éreintant et éteint), de l’autre, l’incertitude d’un siècle qui change et qui rappelle que partir ailleurs devient vite une source d’inquiétude. Peut-être parce que tout ce qui est ici pourrait être menacé par tout ce qui est ailleurs, peut-être parce que l’ici et l’ailleurs commencent décidemment à trop se ressembler.

« Car, à quoi bon bouger, quand on peut si magnifiquement voyager à partir de chez soi ? » Il n’y a, là, aucune allusion à la querelle qui oppose l’érudit en chambre à l’aventurier sur le terrain. Rien d’autre qu’une simple réaction à l’encontre des transformations du voyage s’exerçant sur les des deux derniers siècles et de la progression têtue de sa mécanisation progressive. En effet, à quoi bon bouger, si nous pouvions simplement nous déplacer seulement en regardant dehors. Car, c’est justement de la dépendance au voyage sur/motorisé qu’il est, de plus en plus, question aujourd’hui.

« Et que se passerait-il, si le départ et l’arrivée ne se distinguaient plus, l’un de l’autre ? Et si nous pouvions être arrivés, sans même être partis ? Et si la vitesse illimitée ne devenait plus que le facteur hyper/puissant d’une évaporation du corps, à peine visible dans une théâtralité fragile qui abolirait la géographie ? »

REZO est érigé, dans le quartier de Saussure à Paris, en  Eloge de la lenteur. Il est déposé, là, fini et immobile, comme un objet industriel, en balcon, juste au-dessus des voies ferrées de saint Lazare, à la hauteur de Cardinet. D’abord libéré de toute tentation d’énoncer un tas de banalités en tous genres, sur le thème des métaphores, ne libère-t-il pas le voyageur, sans billet, de l’angoisse de ses intertextualités qui condamnent tous ceux qui suivent les traces de leurs prédécesseurs, sans qu’ils comprennent tout de la menace durable de l’accélération progressive (et devenue incontrôlable), du déplacement ?

Tout va trop vite, en effet, dans tout ce qui forme le voyage, spectre large renouvelé, sur lequel s’exercent ces vitesses absolues qui risquent d’effacer l’espace, ou ces gesticulateurs et manipulateurs d’étirements en tous genres qui s’exténuent à vouloir convaincre autour d’eux que « c’est cela le monde moderne ».

Avec lui, en même temps que je le qualifierais« d’immobilité agitée », nous contribuerions à faire accepter que les automatismes de la vitesse sont parmi les formes les plus abouties de l’enfermement du nouveau voyageur le plus perfectionné et le plus sophistiqué, puis qu’apaiser des situations compliquées (sans leur opposer quoi que ce soit de violent), consiste, peut-être et simplement, à leur proposer un voyage immobile, autour duquel tout peut, alors, se secouer, même sur des tempos contraires.

L’espace du voyage s’encadre et s’imprime dans les vitres du train. Et de ce qu’on peut qualifier d’esthétique de la dislocation, se dégage une forme ressentie du désengagement du corps, une désintégration des rapports horizontaux entre le voyageur et le paysage :« Nous allons de plus en plus vite, comme si nous cherchions à nous désintéresser de tout ce qui nous ramène à la lecture de notre poids dans l’univers » Perte sensorielle et manque de contact avec le réel quand il s’agit de la massivité des choses et de leur gravité.

Aux visions accélérées et séquencées s’ajoute le sentiment d’une séparation physique et de mise en scène du paysage, dont le corps s’éloigne progressivement. Or, pour jeter les bases d’un éloge du déplacement zéro ,il faut décliner les plaisirs des sursauts imprévisibles, des adhésions primitives, des montres buissonnières, des dérives sensorielles, plus neuves que celles des poursuites mécaniques : Une redéfinition complète de l’immanquable « Bonjour mesdames, bonjour messieurs, contrôle des titres de transport ».

L’analyse contemporaine de la vitesse, chez Paul Virillo, montre que l’espace s’efface au fur et à mesure que la vitesse s’accélère et s’impose à l’individu. C’est la lenteur qui s’use. La réflexion de Virillo sur la vitesse s’immisce désormais dans la pensée ambiante. Et si le pouvoir politique dépend, toujours et encore, des moyens de production de la vitesse, l’individu administré ne dépend plus que d’une seule vitesse, celle de son séant, vissé dans son fauteuil.

Exploiter la décélération qu’implique la mise au point à zéro de l’acte d’avancer, avec quelque chose qui n’avancera jamais (contrairement à ce que certains prétendent), c’est remettre en cause le sens de la vitesse et la définition d’un voyage, dont les 6 lettres qui le composent ne font acte que de synonymie avec vitesse. Car, nous le savons, « on ne fait pas simplement un voyage, c’est souvent le voyage qui nous fait ».

Le  voyage en REZO s’apparente à ce qu’on appelle un voyage d’interstices, expédition où sont mis en relief le ralentissement du voyageur et la mise à découvert statique des chemins de la pensée ou de la rêverie, des contours déjà perdus de l’espace. Cette proximité retrouvée, le voyageur de REZO, comme celui de L’Enterprise, dans Star Treck, s’éloigne du voyageur immobile, devenu homme de l’oubli. L’attente du départ et l’impatience de l’arrivée ont bien disparu. Il nous propose de nouvelles formes apparemment plus inertes du voyage, derrière lesquelles on peut entendre les rythmes sourds et imprécis d’itinéraires imprévus.

Anne Démians Mai 2014

ELOGE DE L’ANONYMAT / DANS CE QU’ON NOMME UN BUREAU BLANC

REZO s’inscrit dans la famille des bureaux blancs. Ce sont des espaces libres, en forme de plateaux où les murs ont été éliminés et qui peuvent tout accueillir, y compris ce à quoi ils ne sont pas destinés. La banalité du plan dans lequel ils s’inscrivent, s’apparente à celui d’un immeuble  à la découpe, à partir duquel toutes les cessions au détail deviendront possibles. C’est pour l’architecte, le moment de considérer sa mission comme hautement symbolique, pleinement détachée de l’acte lyrique et de tenter vaguement, avec dignité, une piste d’anonymat.

Ce qu’on lui demande, dans ce cas précis, n’est pas de faire œuvre, mais bien de faire en sorte que l’exploitation de l’espace puisse se réaliser sans complexité rajoutée, avec séquences de va et vient possibles et parfois frénétiques. Il a comme mission remarquable de banaliser l’espace porteur afin qu’il puisse répondre à toute demande de surfaces sans contraintes.

Ces occupations spécifiques, déployés sur le plateau, sont à la hauteur de l’investissement et des besoins d’une entreprise ? C’est en fait ce qui définit le dessin de la construction : Il faut bâtir simple, évolutif et  sans contrainte de structure, bâtir sans mur, sans marquage expressif sur les façades et placer des verticales de circulation aux endroits stratégiques, mises à distances, les unes des autres, par l’application ordinaire des règles de sécurité.

A partir de là, c’est à chacun de répondre avec ses armes. L’objectif posé, la question reste de savoir si la banalisation de l’espace, donnée comme objectif économique et immobilier (voire spéculatif) doit se transmettre à son architecture. Sommes-nous, alors, dans le discours ambiant de ceux qui prétendent qu’une bonne architecture est le reflet parfait ses intérieurs ou essayons-nous plutôt la piste de la distance ? Pas celle qui rapproche cette façon de pouvoir tout faire avec son expression « sans expression », mais celle qui sépare les effets de la banalisation productive de la pollution visuelle qu’elle entraine. A ces fins, la carapace de REZO en garantit la formule. C’est elle qui met en scène une belle lumière et qui protège, en même temps, les intérieurs de leurs vis-à-vis.

Insolite dans le quartier de Saussure, la présence de REZO n’a rien d’incompatible avec l’esprit des bâtisses haussmanniennes. Même compacité que ses voisines, même effacement de la partie sommitale (faisant écho aux toitures des immeubles de la Rue de Rivoli), REZO construit un contrepoint à cette architecture  attachée à ces programmes et apparaissant comme la capitulation définitive d’un genre altéré dont l’appauvrissement de l’écriture reste le reflet le plus flagrant du divorce accompli entre le dedans et le dehors.

REZO réunit, à lui seul, plusieurs singularités qui s’opposent pour mieux s’additionner, percutantes comme un oxymore.  Avec ses 130m de long et ses 17mde large, l’immeuble développe 2000m² par plateau, éclairé par des fenêtres hautes de 1,80m. Son gabarit, solide et trapu, est nuancé par la carapace qui le ferme de bas en haut. La performance de ce bâtiment (trois fois certifié) et son aspect propre, participent à une recherche qui situe ses limites entre son dessin et son rendement, mettant en perspective toutes les raisons de sa forme.

L’enjeu de ce projet était double : « il fallait que la vocation d’un tel ouvrage qui réside, en substance, dans la programmation inévitable et invariable de sa banalité, puisse s’en tenir à ses propres limites, sans qu’elle soit, en plus, en mesure de guider nos choix esthétiques ».

Anne Démians Mai 2014

Maître d'ouvrage : SNEF - SODEARIF
Architecte : Anne Démians mandataire
Directeur de projet : Philippe Monjaret
Chef de projet : Alain Sabounjian (études), Laurent Baudelot (chantier)
Équipe : Blandine Plénard
BET Structure : Bouygues construction
BET Cuisiniste : Société Gaury
BET Façade : VP & Green
Acousticien : Lasa
Surface : 15 000 m2 SDP
Coût : 36,5 M€ HT