Table ronde aux 17ème journées de l'architecture à Strasbourg

Les Journées de l’architecture fêtent cette année leur 17ème anniversaire avec pour thématique « Changer la ville, changer la vie ».

La Maison Européenne de l’architecture de Strasbourg souhaite présenter, voire démontrer à son public, que les villes changent, se métamorphosent et avec elles la vie de leurs habitants.

Dans ce cadre, Anne Démians a initié une table ronde autour du projet des Black Swans, en présence du Maire de Strasbourg, Roland Ries, de l’urbaniste Jean-Louis Subileau, du Directeur territorial d’Icade Antoine Marre. L’exercice : raconter et expliquer la ZAC des Deux-Rives. Un exemple type d’une grande échelle à reconquérir sur un site industriel, la création d’un lien urbain avec l’Allemagne, le maintien de l’équilibre économique du port, la proposition d’une relation nouvelle entre la ville et l’eau. Sur un tel territoire, la question immobilière s’est posée en terme d’innovation sur une vision à long terme. La réponse est dans la prise de risque des tours Black Swans.

La table ronde était préparée et animée par Michèle Leloup, Agence 14 Septembre.

Strasbourg, 17 octobre 2017 : présentation au public des tours Black Swan lors des 17e journées européennes de l’architecture

Lors des 17e journées européennes de l’architecture, les Strasbourgeois ont pu visiter  deux des trois tours Black Swan dans le quartier des Deux Rives en compagnie de leur maitre d’œuvre Anne Demians. Pour clôturer cette journée, l’architecte a réuni les acteurs de l’aménagement de ce nouveau territoire lors d’une conférence à la Maison des Associations. Etaient présents : Roland Ries maire de Strasbourg, Jean-Louis Subileau urbaniste conseil de la métropole européenne, Antoine Marre directeur régional d’Icade et l’architecte Anne Démians.

Monsieur le Maire pouvez-vous nous retracer la genèse des Tours Black Swans ?

Roland Ries :   J’ai l’avantage de n’être spécialisé en rien, mais dans mon rôle de maire de Strasbourg je prends un soin particulier à m’entourer de spécialistes de l’immobilier, de l’architecture et de l’urbanisme, notamment en la personne de Jean-Louis Subileau qui est urbaniste conseil auprès de la Ville. Je crois que dans la décision publique sur des sujets aussi complexes que l’aménagement du territoire, il est bon d’avoir un regard extérieur en s’appuyant sur des compétences. Le quartier des Deux-Rives est un secteur dont j’ai suivi la mutation et la gestation depuis de nombreuses années puisqu’il s’agit de la deuxième centralité de Strasbourg. A cette occasion, j’ai mesuré la complexité de la tâche de mes prédécesseurs et notamment, Catherine Trautmann qui, dès le début de sa mandature en 1989/1990, a lancé un appel à projets entre la place de l’Etoile et la ville frontalière de Kehl. Ce secteur que l’on appelle les Deux-Rives représente 250 hectares, il fait partie du port de Strasbourg, ancienne emprise industrielle qui a perdu son utilité au fil du temps. A mon tour de prendre le relais. Le projet des tours Black Swan m’a donné l’occasion d’un dialogue nourri avec les associations de riverains qui ont clairement exprimé leur point de vue à propos des tours, sujet toujours épineux. J’ai noté une évolution des opinions tout à fait intéressante : les Strasbourgeois admettent que la densité est un point de convergence et ils ne récusent pas les hauteurs, à condition de ne pas bâtir un totem isolé de 100 mètres de haut ni des barres qui véhiculent toujours une image négative.  En clair, ils jugeaient plus raisonnable d’édifier deux ou trois tours de seulement 50 mètres de haut à condition qu’elles s’ancrent avec élégance sur le bassin d’Austerlitz.  Cet échange avec les riverains m’a conforté dans l’idée que nous devions refaire un cahier des charges très explicite en ce sens.

« Quel est le rôle d’un bon urbaniste ? » Quand je vous ai posé la question Jean-Louis Subileau, vous m’avez répondu, que c’est quelqu’un qui fait sortir un projet d’aménagement de l’ordinaire. Est-ce la raison pour laquelle vous avez conseillé au maire de lancer un nouveau concours sur le secteur des Deux Rives ?    

Jean Louis Subileau : En qualité d’aménageur, la SERS, avait lancé un concours de promoteurs sur l’emplacement des Black Swan, un concours sans cahier des charges d’urbanisme très clair. Les projets proposés n’ont pas fait consensus à l’époque, autrement dit, la ville n’en voulait pas.  Lorsque je suis arrivé en qualité d’urbaniste  conseil à Strasbourg, j’ai encouragé le maire à repartir de zéro et à relancer un concours, ce en quoi il n’était pas obligé. En toute logique les promoteurs ont compris qu’ils ne pouvaient pas aller à l’encontre des choix de la ville, par conséquent, il fallait que Strasbourg redonne un autre cahier des charges à l’aménageur. Pour ma part, je souhaitais que ce cahier des charges soit instruit par un urbaniste afin de dégager une partition urbaine cohérente incluant une, deux ou trois tours.  C’est ainsi que l’urbaniste Christian Devillers qui travaillait sur le quartier Danube voisin a examiné  avec moi ce secteur ; nous avons constaté qu’il y avait déjà des réalisations de grande qualité sur la presqu’Ile Malraux, comme par exemple la médiathèque André Malraux de Ibos et Vitart, les Docks de Georges Heintz, la Cité de la Musique et de la Danse d’Henri Gaudin, la réhabilitation de la tour Seegmuller elle-même ; tout ceci composait déjà un très bel  ensemble. Nous avons donc élaboré pour la SER un cahier des charges très précis dans lequel il était décidé, en accord avec le Maire, d’édifier trois tours pour donner de la densité à ce secteur et révéler le fond du bassin d’Austerlitz. Par ailleurs,  il était également décidé que ces trois tours bien distinctes serviraient d’« agrafe » au futur éco-quartier Danube puisqu’elles se trouvent à son articulation et à l’aplomb d’un grand mail en cours d’aménagement.  En outre, Christian Devillers a eu l’idée juste de demander à ce que ces tours préservent des percées sur la Forêt Noire qui se distingue à l’horizon ;  la géographie d’un lieu donne toujours beaucoup de sens à un projet. C’est sur cette base  qu’Icade a lancé un concours avec des équipes d’architectes de grand renom préalablement sélectionnés, à savoir l’agence française Jacques Ferrier, les berlinois Sauerbruch &Hutton, le Suisse Harry Gugger, le cabinet Hollandais MVRDV de Winny Maas, enfin l’agence Anne Demians dont le projet des trois tours Black Swan à fait débat, mais in fine, il a séduit les membres du jury qui l’ont adopté.  

En quoi les Black Swan représentent-elles un défi pour Icade ?

Antoine Marre : Notre défi est largement gagné, mais je souhaiterais revenir sur cette notion d’anomalie dont parle Anne Démians à  propos des Black Swan. Nous avons fait en sorte que cette anomalie devienne une normalité ; en effet, lorsque l’on se promène au pied des tours, nous avons le sentiment d’être sur un gabarit urbain classique alors que ce n’est pas le cas. Le fait d’avoir construit trois tours et non une seule, permet de rythmer l’espace et de modifier l’échelle du quartier qui a complètement changé. Certes, nous avons eu la chance d’avoir un grand maire bâtisseur ; il a porté une vision en exprimant une conviction. Cet état d’esprit a permis de nous installer dans le temps long de la concertation puis de gérer, ensuite, l’accélération du programme. Ce temps long s’est d’abord inscrit dans l’expression du concours. Avant même la décision du jury,  les 5 projets des architectes sélectionnés ont été exposés  dans la ville, les médias ont pu s’en saisir, les Strasbourgeois ont pu les voir, les commenter afin de nourrir leur réflexion. Lorsque la décision fut prise, tout le monde était déjà dans l’acceptation du changement d’échelle de ce quartier. L’autre élément primordial a été l’arrivée du tramway qui desservait déjà le secteur,  c’est une constante strasbourgeoise de bien coordonner le développement de son territoire.  Cette incidence a joué dans le crédit du projet et c’est aussi la raison pour laquelle il a connu un tel succès auprès des futurs acheteurs. Initialement, nous étions partis sur un rythme de construction d’une tour achevée tous les 18 mois,  en réalité, nous avons commencé les deux premières tours en même temps et la troisième un an après. Le planning s’est rétrécit de moitié grâce à ce travail préparatoire permettant de livrer un quartier qui fonctionne déjà.  Dans cette mixité du programme figure des logements classiques en accession mais leur vocabulaire est très différents à commencer par des éléments de confort très résidentiels comme par exemple la hauteur sous plafond : elle est de 2,70 mètres contre 2,50 mètres comme le veut la norme. En outre, les espaces extérieurs sont dispendieux, ils permettent une certaine confidentialité et sont gérés comme une extension naturelle du logement. Enfin, tous les matériaux des prestations sont très hauts de gamme. Il est a noté également que ces tours ont été commercialisées en majorité auprès de résidents principaux et non d’investisseurs qui restent minoritaires. Avec les autres entités, tels que l’hôtel, la résidence services séniors et les logements étudiants, nous arrivons à une masse critique qui autorise la venue de douze commerces en rez-de-chaussée. Rappelons que la livraison d’une tour représente une jauge d’hébergement de mille personnes, c’est dire si les Black Swan participent à l’animation du bassin d’Austerlitz et ce, en seulement dix huit mois ! Dernier point, pour enraciner ce nouveau quartier dans la société civile et auprès de ses utilisateurs, nous avons eu le projet, avec Catherine Trautmann et les services culturels de la métropole, de mettre en place une œuvre d’art dans l’espace public au pied des Black Swan. Un concours a été lancé avec des artistes locaux  et c’est  le plasticien Vincent Chevillon qui dévoilera son œuvre lors de l’inauguration des deux premières tours en décembre 2017.