Consonance & Dissonance

J’aime tester l’évolution de la société, à travers d’autres disciplines que l’architecture, telles que la mode ou la musique qui révèlent des métissages et hybridations. Je vais faire référence à la musique et à l’architecture : en musique, la consonance c’est ce qui « sonne avec », tandis qu’en architecture c’est ce qui « compose avec ».

En musique, la dissonance ce sont des notes qui viendraient perturber un mouvement mélodique ; en architecture c’est un contrepoint qui vient révéler l’ampleur d’un projet, et qui viendrait l’enrichir par une sorte de discordance, d’anomalie.

Je parle de consonance et dissonance synchronique en reprenant les deux précédents projets : « consonance » ce serait bien la régularité des façades de la Poste du Louvre ou du projet de Strasbourg, quelque chose de très posé, et c’est la temporalité des programmes mixtes qui vient apporter de la dissonance, perturber, en apportant un autre dispositif. Et c’est l’assemblage des deux qui permet de trouver un équilibre synchronique.

Consonance & Dissonance compatibles : Auteuil

Je prendrai pour exemple le projet d’Auteuil, c’est un projet particulier : le programme est consonant (un seul programme de 400 logements) et l’élément dissonant c’est qu’il n’y a pas un, mais quatre auteurs. Quatre personnalités fortes, qui doivent trouver une sorte de consonance dans un dispositif commun.

Ce projet de 400 logements se situe Porte d’Auteuil, avec une double maîtrise d’ouvrage : Paris Habitat pour les logements sociaux et Altarea Cogedim pour les logements en accession. C’est un projet qui propose une alternative à la centralité routière qu’est la porte d’Auteuil, en proposant une centralité piétonne. Quatre bâtiments librement disposés dans la continuité de la coulée verte. Louis Benech a dessiné le parc, on parle ici d’un parc habité.

On a considéré que c’était l’occasion de mettre en commun les moyens, avoir un positionnement politique fort : il y aura la même prestation pour les logements sociaux et les logements privés. Pour ce faire, on a profité de l’effet des masses, tous la même menuiserie, et on a mis en commun des matérialités à base d’aluminium plissé, perforé, fond d’aluminium oxydé, qui vont être utilisés par les uns et les autres pour faire cette œuvre commune.

La structure est aussi rationnalisée, facteur économique substantiel, et chacun a écrit à sa manière, son projet. L’ensemble est une œuvre globale. On aurait pu imaginer qu’avec 4 architectes il y a aurait 4 bâtiments complètement différents. Finalement ils ne sont pas complètement différents, pas complètement pareils mais ils contribuent à un projet commun qui est enrichi par ces variations d’écriture. Consonance et dissonances sont alors compatibles et trouvent leur richesse dans cet assemblage.

Voici un extrait de ma façade, que j’ai mis au point indépendamment de la facture, c’est quelque chose que j’ai toujours développé : cette façon de mettre de la distance entre la domesticité des logements et ce qu’on voit depuis l’espace public. Ce que j’ai mis au point, on peut croire que je l’ai décliné après dans les autres projets, or ça n’est pas le cas, car ce qui m’intéresse ce n’est pas de réitérer la même réponse sur l’ensemble de mes projets, mais à chaque fois, par la diversité des écritures, de me donner une liberté complémentaire, à réinventer une proposition au plus près de la lecture du contexte, que ce soit logement, équipement, bureaux, ou ensemble immobilier.

Consonance & Dissonance : les exemples

Je vais égrainer quelques projets en commençant par un projet que je fais à Masséna.

M9D4 : l’aménageur est la SEMAPA, le promoteur Vinci Immobilier et l’architecte en chef Bruno Fortier. Ce projet est né d’un paradoxe : Bruno Fortier m’avait demandé dans sa ZAC d’avoir quelque chose d’assez fermé à l’extérieur des îlots, mais très ouvert à l’intérieur. J’avais un problème : ma façade principale était ouverte au sud pour des questions environnementales simples, ça m’aurait dérangé de ne pas ouvrir au sud. J’ai tout le même installé les séjours au sud avec un prolongement des loggias, et au nord et à l’est j’ai installé les chambres. Pour résoudre ce paradoxe, j’ai installé une texture envahissante sur l’ensemble du projet, relativement fermée sur l’extérieur, mais en réalité très ouverte de l’intérieur car je suis 100% vitrée sur ces loggias et c’est cette disposition de texture métallique qui régule la température et qui me permet d’obtenir l’équilibre thermique. C’est une alternative au sud ouvert avec des balcons, donc une mise en scène. Souvent par manque de place, les gens stockent sur leur balcon. Ce projet est né de ce paradoxe, et c’est une bonne chose.

Ce projet a trouvé une solution de rapport avec la ville, dans cette façon de tenir son usage, et le reste se joue dans l’interface entre la ville et l’intimité.

C’est un projet monomatière, qui en cœur d’ilot se déploie avec de l’aluminium, motifs emboutis côté Nord et Est, au plus près de l’isolant.

On voit, sur le plan, la disposition du projet : au centre, la bande active, l’ensemble de la structure centrée, regroupe les fluides. Cela permet une évolutivité du logement, notamment dans son cloisonnement transverse.

On a donc deux limites :

  • la limite imposée, celle de Bruno Fortier, de la ZAC
  • la limite dessinée du projet, qui est la résultante d’une péréquation économique avec le promoteur

Tout se joue dans l’interface, cette capacité à offrir un espace supplémentaire, protégé ou ouvert.

Ce projet, je le trouvais important dans la mesure où il constitue une alternative au traitement habituel du logement en façades en enduit et trous percés, qui portent une banalité dans le dessin même, alors qu’il n’y a pas de fatalité à utiliser tel ou tel matériaux pour telle ou telle fonction. C’est porteur d’un autre regard. Et ce qui m’intéressait en utilisant ce métal, qui a priori inquiétait le promoteur (ça ne lui semblait pas assez domestique pour du logement), c’est le raffinement supplémentaire, pouvoir iriser le bâtiment selon l’heure du jour, car il prend la couleur du ciel de manière très différente.

Je reprendrais une phrase de Jean Prouvé : « Ce n’est pas la forme qui fait la belle chose, mais sa contexture. »

BASIC CARBONE : Un projet de recherche, qui a donné l’occasion d’un projet réalisé. Il s’agit du 1er projet lauréat pour le concours EDF Bas Carbone. C’est un projet qui visait à trouver des alternatives à des solutions environnementales qui sont bien souvent plus des artifices que des réalités, et de proposer une identité architecturale pour cette période de mutations des principes environnementaux. Ce projet devait donc être la parfaite synthèse entre proposition environnementale (bâtiment peu émissif en dioxyde de carbone) et identité architecturale Bas Carbone.

Pour ce faire, j’ai repris les deux configurations du carbone, négative et positive. La configuration négative, c’est le dioxyde de carbone, qui contribue, par son accumulation, à l’effet de serre. La configuration positive, c’est le diamant. J’ai choisi la forme du diamant, largement percée au sud par de grandes loggias, faiblement percé au Nord. Ce projet étant situé dans le sud de la France, la différence thermique entre la façade sud et la façade nord suffit à provoquer un courant d’air en été et à accumuler la chaleur en hiver.

Autre élément que j’ai ajouté sur ce projet : le dioxyde de manganèse, découvert par un savant japonais, qui a la particularité de provoquer une photosynthèse 300 fois plus efficace que celle des végétaux. Ce dioxyde de manganèse, je l’ai intégré dans le parement du béton.

Dernier point d’analyse : le cycle de vie des matériaux. Nous avons choisi les matériaux en fonction de l’énergie nécessaire à leur fabrication, maintenance et recyclage.

Ce projet a été extrêmement porté par EDF mais n’a pas vu le jour. En revanche Jean-François Gueulette qui a beaucoup apprécié ce projet m’a demandé de participer à un concours que j’ai remporté, dans la ZAC Rungis, qui a de fortes ambitions environnementales.

RUNGIS : Ces 100 logements seront livrés en mars 2014. Le promoteur est ici encore Vinci Immobilier, et l’aménageur est la SEMAPA. J’ai proposé 3 cubes, tronqués dans les angles, pour permettre l’entrée du soleil de la façon la plus performante possible. Et cela me permettait aussi d’avoir un rapport fusionnel avec le parc qui est adjacent à la parcelle.

Nous sommes cette fois au nord de la Loire, j’ai donc fais des bâtiments plus épais. C’est un peu une transposition du projet Bas Carbone car j’ai également trouvé une façon de créer des courants d’air : chaque appartement bénéficie de deux loggias, orientées différemment, ce qui permet cet effet courant d’air. Un bâtiment en béton, avec la particularité de regrouper les fenêtres pour mieux gérer les déperditions thermiques qui sont souvent liées à la pixellisation des ouvertures dans le logement.

CCXX : Un équipement utilitaire, l’occasion de proposer une alternative à des bâtiments utilitaires souvent délaissés car ils ne sont ni musée, ni théâtre… Il s’agissait d’avoir de l’attention sur un lieu de travail, la Cuisine Centrale. La Ville de Paris a été complètement en synergie avec cette démarche. C’est un projet qui se trouve dans Paris, dans un quartier mixte. C’est une usine qui réalise 15 000 repas par jour. Une attention particulière a été portée aux conditions de travail, avec des plafonds aspirants, résine au sol pour éviter le bruit des chariots, et de grandes ouvertures sur l’extérieur.

Dispositif simple : black & white, le blanc représente la dimension hygiénique du bâtiment, immaculés, en intégrant de l’Arca aux panneaux de béton préfabriqué. L’Arca photocatalyse, absorbe les matières organiques simplement par l’action de l’eau et de la pluie.

Les matières noires, c’est le vitrage, dans 2 configurations :

  • transparent, pour mettre en scène et cacher le mode opératoire de la cuisine
  • en ventelles, pour les espaces de travail, administration ou production, pour réguler le confort hygrothermique des usagers

La cour de livraison, dans le cœur de la Cuisine : la fonctionnalité a primé sur l’esthétique. Pour autant, j’appelle cela le réacteur culinaire, en ce sens que c’est l’endroit qui doit être en covisibilité, et non en rebut vis-à-vis de l’administration, et même vis-à-vis de la ville.

La partie haute c’est le bloc administration qui s’est installé sur la cour de livraison, ce qui permet de résoudre le problème de l’urbanité, la continuité urbaine, résoudre également la problématique de la diffusion sonore qui pourrait perturber le quartier, et la diffusion olfactive.

Je joue principalement sur la réflexion pour permettre à la lumière d’être présente ; le contraste entre sophistication et simplicité, sophistication sur l’entrée de la cuisine centrale et simplicité sur la zone de livraison, simplicité des couloirs de l’administration, et sophistication de la cour de livraison depuis l’extérieur. Notamment parce qu’un film dichroïque sur les façades permet de difracter la lumière, ce qui donne des effets un peu disco. Donc d’un dispositif monomatière noir, j’arrive à trouver des espaces qui ont un certain chatoiement.

Le troisième espace qui est important, l’espace en plus, c’est la terrasse. C’est lié au fait que j’ai déplacé le volume de l’administration sur la cour de livraison, permettant ainsi d’avoir un espace disponible pour le personnel, et surtout aux immeubles de logement d’avoir un gabarit bien plus bas en confrontation, en voyant un jardin plutôt que des groupes froid ou des locaux techniques. C’est une manière de pacifier un équipement utilitaire avec la ville.

KIRCHBERG : Ce projet est également le démarrage de plusieurs autres. Il est situé sur le plateau de Kirchberg, non loin de la Cour de Justice de Dominique Perrault.

C’était une façon de déformater l’esthétique qu’il est d’usage d’avoir dans la production de bureaux. C’est un projet de 22 000 m2 pour le fond de compensation. Le contexte : des bureaux de verre à perte de vue et une place face au projet. J’ai proposé un bâtiment tout en Corian, un objet un peu insolite. Le projet a fait débat au moment du jury, les opposants estimaient que ça ne faisait pas immeuble de bureaux, mais ensemble culturel. Ce qui veut bien dire qu’il y a une esthétique à une fonction…

Pour autant, j’ai développé un dispositif hyper technologique et très rationnel, qui s’organise autour d’un atrium, avec un système de puits canadiens qui viennent réguler la température en été et en hiver. La rationalité du dispositif était très efficace, c’est ce qui permettait financièrement d’avoir ce matériau Corian. Mais pour autant, c’est un projet qui n’était peut être pas assez sérieux.

Parallèlement sur cette problématique de bureaux, j’ai participé à 3 autres concours consécutifs, que j’ai remportés.

NANCY : Le long du canal, à 200 mètres de la Place Stanislas, avec la complicité d’André Rossinot, maire de Nancy, et de Martin Bouygues, je réalise le siège social de Pertuy Construction, filiale de Bouygues.

Ce projet s’installe dans la tradition de Jean Prouvé, avec un travail sur le métal ouvragé. Ici aussi j’ai déformaté la trame : au lieu d’être dans la trame d’1,35 m, je suis dans la trame de 2,70 m, avec des fenêtres de 2,70 m.

L’autre particularité, c’est que ce bâtiment sera tout en inox. Ce sera une première en Europe pour un immeuble de bureaux. Le projet est en cours de construction, et l’entreprise Pertuy fait un béton absolument remarquable, à 5 mm de précision, complètement compatible avec la précision que demande l’inox en termes de façonnage.

On protège du soleil par des paupières. Les ébrasements et l’ensemble du projet seront monomatière.

SAUSSURE : Ce projet est situé à Clichy-Batignolles, ce sont des bureaux dits « en blanc », pas destinés à un utilisateur désigné. Ce bâtiment sera normalement livré en décembre 2013.

Toute la problématique se jouait sur le fait que c’est un bureau banalisé. L’usage du bureau n’est pas toujours montrable – cartons accumulés, cloisonnements bizarres – donc j’ai voulu y mette une sorte de paravent, cuirasse, qui vient entourer le bâtiment, et qui permettait, de l’extérieur, d’avoir quelque chose d’homogène et, de l’intérieur, quelque chose de très transparent.

C’est une alternance de grandes perforations, et de filtre donné par les micro-perforations. Alternance de grandes surfaces coupées, micro-perforées, embouties, par conséquent la question de la fluidité du rapport à la rue semble d’autant plus énoncée que la partie haute est pleine et que la vêture se soulève au droit des accès et des circulations verticales.

ZIEGLEWASSER : C’est un projet de logements pour travailleurs immigrés, pour Adoma – qui est l’ancienne Sonacotra – afin de redonner une certaine dignité, une adresse, à ces travailleurs souvent en transit et mal logés. Un projet lourd de sens d’un point de vue social. Au lieu d’avoir 8m2 comme c’était encore le cas il y a une dizaine d’années, les cellules sont passées à 18m2. J’ai travaillé sur une grande répétitivité, pour avoir la possibilité d’une monomatière aluminium sur l’extérieur, qui m’a permis de réfléchir sur le rapport d’être vu, pas vu, tout en redonnant l’idée d’un collectif, ce qui constitue en fait l’essentiel du projet. Pas mystique, malgré le motif de la rosace, mais plutôt quelque chose d’extrêmement ludique et chatoyant. Et cette idée qu’on n’expose pas la misère par de grandes baies vitrées, ça aurait été décalé, mais de réussir à surdimensionner cette fenêtre, pour avoir la plus grande ouverture possible, tout en ayant cet effet de filtre entre l’intérieur et l’extérieur.

ARENA : Je vais clore le chapitre Consonance / Dissonance avec ce projet.

Alors même que sur la Cuisine Centrale nous étions 5 femmes architectes à pouvoir y répondre, là j’étais la seule femme parmi 20 concurrents à y répondre. Alors je me suis demandé s’il n’y avait pas, à un programme donné, la possibilité de répondre selon qu’on est un homme ou une femme…

En tout cas, ce qui m’a intéressé dans ce projet, c’était de répondre à un programme mixte dans sa fonction et extrêmement évolutif dans la mesure où c’est alternativement un stade de rugby, une salle de concert, avec des bureaux adjoints pour l’équilibre économique, et puis cette problématique : selon le contexte, on doit pouvoir fermer le dispositif qui est dévolu au rugby. J’ai simplement imaginé une sorte de grande fermeture éclair.

Consonance et Dissonance : Le fait de proposer des ouvrages dont l’expression peut être différente à chaque fois signifie que ce qui pourrait apparaître, a priori, comme un travail dissonant n’est autre qu’une mise en perspective d’une œuvre hybride, qui, une fois assemblée et regardée dans sa totalité, apparaît comme une forme nouvelle de consonance. Le critère n’est pas l’unité de style, mais plutôt l’unité du regard que l’on porte sur les choses.