Entre Energie et inergie

L’objet de cette intervention est de nous interroger sur le changement inévitable des modèles urbains qu’implique l’apparition récente et massive des nouvelles technologies, des nouvelles énergies, comme de toutes les formes qu’elles induisent directement ou indirectement.

Il s’agit d’essayer d’apporter, en même temps qu’on les aura décelés, des nouveaux repères et des réponses appropriées.

On prend conscience, aujourd’hui, et encore plus qu’il y a cinq ou six ans, qu’INTERNET a modifié en profondeur nos échanges et nos modes d’expression.

Pour autant, on a, d’un côté, une quantité d’études, très intéressantes, qui constatent ces changements et qui notent l’accroissement d’une économie de partage. Des analyses qui parlent d’une hybridation des cultures que développent naturellement, et de manière hypersonique, nos échanges permanents. Des études qui enregistrent des données infinies sur le développement des villes. Et d’un autre côté, nous montrons une incapacité sérieuse à intégrer dans l’acte de construire des transformations qui restent issues directement du tout numérique. Alors que faire ?

Nous faisons germer une société basée sur l’hyper-communication et, par ailleurs, nous faisons preuve d’un manque de concentration total sur les métamorphoses matérielles, urbaines et esthétiques qu’elle suggère. Les constructions actuelles sont trop peu créatives et bien trop prudentes.

Car, il n’est pas difficile de constater la difficulté que nous avons actuellement à réaliser une synthèse simple et lisible, des choses, que personne ne fait plus, en dehors de l’architecte. Nous restons sur des sujets que nous croisons par obligation alors que nous devrions en présenter une critique accablante. Mais nous ne le faisons pas.

Ce que je propose n’est rien d’autre que de faire sortir de la zone grise, certains thèmes qui sont essentiels à la pratique de notre art, quand on le confronte aux réalités d’un territoire d’études sur l’énergie, sur le social, sur les techniques, sur l’écologie ou sur le design. Cette démarche a nourri mes projets et l’ensemble de mes réalisations, ces 8 dernières années.

Deux  grands chapitres sont développés : Energie et inergie.

1/Le premier chapitre touche à l’Energie proprement-dite. Il cherche à démontrer que le développement d’une économie avantageuse pour nos sociétés évoluées est inévitable et que le climat ne peut, pour autant, en être la sempiternelle victime.

A travers la présentation de trois de mes projets, j’en énoncerai et en déclinerai le côté  énergétique et technique (sans oublier l’esthétique) déployé suivant un processus de pensée engagée, puis fermerai ce chapitre avec la présentation synthétique des réflexions que je conduis au sein du groupe de travail RBR 2020.

Ce groupe de travail a été mis  sous l’autorité de Philippe Pelletier, délégué par le Ministère de l’environnement, pour acter des solutions urbaines et territoriales nouvelles, une fois qu’elles auront été débarrassées de cette surdose de règlementations qui accable la construction en France. Les membres de ce groupe sont aussi bien des représentant du secteur public (LA POSTE/ EDF/CSTB) que du secteur privé (BOUYGUES/CREDIT AGRICOLE).

2/Le deuxième chapitre  parle d’ inergie. C’est une manière de mettre à jour cette analyse qui agite l’accroissement des technologies numériques comme un apport majeur dans cette société d’hyper-communication installée dans l’instantané.

Le développement d’Internet a eu des incidences énormes sur nos modes de vie. C’est une évidence. La lecture attentive de « La Petite Poucette », de Michel Serres, permet de  comprendre l’importance du numérique dans les changements conséquents qui se sont produits, ces dix dernières années, dans nos rapports, les uns avec les autres. C’est une énergie, dont la nature est complètement nouvelle, et qui se glisse en nous,  se traduisant instantanément dans nos phrases et dans nos reflexes. Rapport à la connaissance, rapport à l’image d’une centralisation d’un pouvoir s’érodant au profit de la  représentation plus horizontale d’un esprit collectif, plus collaboratif.

Les attitudes au travail s’en trouvent modifiées et notre rapport à l’espace est bouleversé, qu’il soit rapproché ou territorial. Les centres urbains ont l’obligation de se transformer et doivent intégrer d’urgence l’idée de chronotopies actives et spécifiques pour qualifier mieux l’usage des espaces à consommer collectivement. Ce modèle linéaire, construit et intelligent (la chronotopie des espaces), dans lequel le temps est le facteur principal, permet de renforcer toutes les occasions de partager rentablement et utilement l’espace construit.

Espace partagés entre habitations et bureaux, espaces partagés entre institutions et sociétés de privé, valorisant, sans aucune perte d’usage, et à tout moment de la journée et de la nuit, les dimensions les plus confidentielles et les plus ouvertes de la ville.

Energie et inergie s’additionnent, s’entrecroisent, et s’entrechoquent. Elles ont comme dénominateur commun l’intérêt de l’espace et sa modernité,

L’ inergie, à elle seule, peut-elle afficher une matérialité particulière ?

L’ inergie, à elle seule, sait-elle produire une urbanité ?

CHAPITRE 1 / Energie

Ce qui suit est un avancement méthodique à l’intérieur de mon travail. Ces avancées sont successives. On peut les considérer comme des recherches appliquées. Chacun de mes projets est, en effet, l’occasion d’aller au-delà de la zone grise (cette zone consensuelle) pour faire émerger des questions théoriques.

Bas-CARBONE

En 2008, EDF me demande de répondre à la première édition de la Réflexion Bas-Carbone. J’y participai et j’en fus la première lauréate. Il s’agissait de répondre à cette question à peine abordée en 2008 : Comment diminuer l’impact des émissions de carbone, produites par les bâtiments, dans l’atmosphère ?

Ce projet, je l’ai donc considéré comme un projet de transition qui révélerait une prise de conscience et qui s’affirmerait comme un modèle rééditable. La question posée devenait alors la suivante : à quoi ressemblerait un bâtiment qui présenterait une identité Bas-carbone ?

On compte deux caractéristiques dans le carbone chimique : la forme pure et la forme impure. La forme impure, c’est le dioxyde de carbone qui contribue à augmenter l’effet de serre dans l’atmosphère et qui produit des effets nocifs pour notre milieu. Le deuxième, plus pur, c’est le diamant, avec sa forme dure. J’avoue préférer le diamant au dioxyde de carbone.

Je me suis donc emparée de la forme éthérée du diamant et l’ai considérée comme la base manifeste d’un projet, auquel s’ajustais (puisque nous étions dans le sud, à Montpellier) un projet, peu épais, reposant sur de grandes ouvertures au sud et de petites ouvertures au nord.

Ce dispositif permit de générer des courants d’air entre le nord et le sud, au regard d’une différence thermique certaine entre la façade nord et la façade sud. La dimension passive était donc, ainsi, avérée.

J’y rapportai, comme souvent dans mes projets, la question du travail que je conduis avec les industriels et avec les chercheurs, pour intégrer, dans le bâtiment, de nouveaux matériaux. Ici, ce fut le dioxyde de manganèse intégré dans la constitution des panneaux préfabriqués en béton pour les façades. L’effet photosynthèse artificielle produit par l’action conjuguée de la pluie et du soleil, était 300 fois plus efficace qu’un mur végétal. Ainsi ce bâtiment au lieu de produire du CO2 produirait de l’oxygène.

J’additionnai enfin une troisième composante : celle de l’analyse du cycle de vie des matériaux, sachant que nous sommes encore en 2008 et que ces sujets ne sont alors abordés que de manière occasionnelle ou théorique. Aujourd’hui, ce réflexe est devenu plus naturel. Il est entré dans la gamme des questions que se posent les architectes et les maitres d’ouvrage.

Mais, on constate quand même que les banques de données sont trop insuffisantes pour être performantes. Considérer chaque matériau, qui contribue à la construction d’un immeuble, pour sa capacité à économiser sa propre énergie (au moment de sa fabrication), reste tout aussi important que de considérer sa maintenance et son recyclage.

Ce projet n’a donc pas pu se faire, bien qu’il ait obtenu un accord de Christian de Portzamparc, architecte en charge du quartier de La LIRONDE, à Montpellier. Les raisons de cet empêchement restent obscures. Philippe SAUREL, aujourd’hui maire de Montpellier, soutenant, à l’époque en tant qu’adjoint à l’urbanisme, ce projet,

C’est finalement Jean-François Gueulette, directeur de la SEMAPA à PARIS qui s’empara de l’idée et du projet, décelant son caractère démonstratif et vertueux. Il me demanda d’adapter ce projet au climat parisien et à ses contraintes urbaines. C’est donc, après un concours, dans le 13ème arrondissement de PARIS,  que je devais réaliser ce projet.

Je pose alors sur le site de RUNGIS, trois volumes simples que nous devions assujettir à la course du soleil afin que les bâtiments ne portent pas d’ombres importantes, les uns sur les autres. On règle ainsi, et de manière liée, la question du soleil et celle des contraintes de gabarit, attachées au PLU de PARIS. Je voulais que ceux qui habiteraient le premier étage puissent prétendre à avoir  autant de soleil que ceux qui logeraient dans les étages hauts.

Cette transcription est intéressante car elle est l’occasion de repenser complètement le dispositif urbain des immeubles et la configuration intérieure du logement. Les contraintes forment souvent un prétexte qui fait avancer les choses.

Alors qu’à Montpellier, nous avions un effet traversant, nous avons à RUNGIS des effets de double orientation sur les façades d’angle. Chaque appartement (même le plus petit) bénéficie de deux, voire de trois, loggias qui favorisent des voies de ventilation à travers les espaces habités. Les bâtiments ont un coefficient de forme extrêmement performant. Nous sommes au Nord de la Loire. Le rapport au climat est forcément différent à celui du sud.

La bonne adéquation entre la masse bâtie d’un bâtiment et les caractéristiques du climat reste, on le sait, un des facteurs les plus agissants sur les résultats thermiques.

TO 210

Autre projet, autre échelle : TO 210

Ce projet reste exemplaire et emblématique pour la question qu’il soulève : Celle de la hauteur dans les villes modernes.

La Tour Montparnasse créa, en son temps,  un traumatisme urbain important et la question de la hauteur fut, depuis sa construction, considérée comme point de non-retour. Jean-Pierre CAFFET, chargé en 2008 des affaires urbaines de la ville de PARIS, décida d’organiser un atelier de réflexion auquel il m’invita à apporter une contribution. La question posée était la suivante : comment formaliser, le plus simplement possible, une bonne raison qui permettrait de construire en hauteur dans PARIS ?   

Ce qui me sembla intéressant d’emblée, fut de dire qu’il n’y avait pas d’automaticité dans la question de la hauteur. Et qu’elle avait une bonne raison d’exister, si elle était le prolongement naturel et puissant d’une densité horizontale. Ce qui, à l’approche de la Seine deviendrait évident, puisque l’ouvrage, haut par définition, ne porterait aucune ombre en dehors de la surface portée sur le fleuve.

Un autre sens apparaissait : tous les bâtiments emblématiques de la capitale se situant principalement sur les bords de la Seine, pourquoi pas, alors, une tour qui changerait radicalement cette perception  empêchée  de PARIS ?

Nous sommes donc, bien là, dans un contexte particulier, soumis à l’incidence directe d’une perception nouvelle : un bâtiment de grande hauteur a sa place dans PARIS, s’il apporte du nouveau sans contraindre son voisinage. On y trouve d’abord cette idée de vouloir en finir avec ce réflexe français qui pose les immeubles en hauteur comme des immeubles exclusivement chargés en bureaux ou, quelques fois, comme des immeubles exclusivement chargés en logements. Mais, jamais composites.

Déjà donc, en 2008, je proposai d’assembler un immeuble de bureaux et un immeuble de logements au moyen d’une structure aérienne qui permettait de développer sur 3 étages, des services partagés et des équipements de proximité, mais surtout de favoriser des échanges thermiques d’une grande efficacité. Là était son intérêt. La double tour apparaissait. Et même si aujourd’hui, certains s’en sont emparés, ils n’en ont reproduit inintelligemment que l’image, mais pas le sens.

L’élancement des deux tours, du fait de leurs structures d’épaulement, permet des échanges thermiques qui autorisent un élancement rare de 1 pour 10. Cet élancement reste extrêmement fin pour la section habituelle d’une tour. Les échanges thermiques, bâtiment pour bâtiment, permettent un foisonnement entre bureaux et logements, dans la mesure où les besoins en énergie, pour un usage journalier ou nocturne, sont complémentaires.

Mais toute cette technicité, entendons-nous bien, n’empêche en rien certains bruissements de la matière, les sensations d’un air qui circule, la perception sensible des espaces publics, les impressions furtives de la lumière sur l’élancement en double des tours. Tout un registre poétique que nous accomplirons naturellement, sans en parler, ici, obligatoirement

RBR 2020

Ce premier chapitre, je l’articulerai aussi autour d’une réflexion que je mène au sein du groupe RBR/2020. C’est un travail complet sur des questions qu’on pose aujourd’hui, mais inhabituellement en matière d’architecture et d’urbanisme. On y trouve des chercheurs,  les grands constructeurs, la Caisse des Dépôts, le Crédit Agricole, le CSTB. Tous les acteurs majeurs de l’acte de construire. J’en suis la seule architecte.

Mais ce qui est étonnant, quand on participe aux travaux d’un groupe de ce genre, c’est qu’on s’aperçoit qu’il n’y a que des expertises éparpillées, qui ne sont jamais rassemblées. J’ai essayé de transcrire avec Embarquement Immédiat, un texte que j’ai écrit pour l’occasion sur l’idée d’un territoire qui, bien que réquisitionné par les groupes financiers, devrait  montrer quelques compatibilités palpables entre une économie fatale et un environnement placé sous urgence.

Ce qu’il faut agencer, en priorité, c’est la fluidité de leur articulation afin que l’environnement soit lui-même source d’une nouvelle économie. Par ailleurs, il faudra redonner de l’énergie à nos initiatives qui sommeillent dans une France sans résultats, mais satisfaite et indolente.

J’ai proposé de défaire ce qui était en lieu et en place, c’est-à-dire faire le bilan de ce qui était utile et de ce qui ne l’était pas, Défaire plutôt qu’ajouter, ou donner du sens aux vides qui sont délaissés.

On dit aujourd’hui que nous accusons une succession de crises, que nous sommes au bord d’une récession. Or, nous sommes plutôt dans une mutation réelle de notre vision sur l’environnement et sur l’économie. La façon de penser le territoire a changé.  Et comme nous avons une démographie à 7MD, dont on sait qu’elle passera très vite à 10MD, il y a donc nécessité de penser l’écologie à travers l’économie de croissance, la densification utile du territoire des villes tout en laissant des terrains vagues (à développer) pour les générations nouvelles. Un apprentissage élémentaire : moins construire pour mieux consommer, pour mieux réserver.

Cette idée est ce que j’ai appelé La deuxième Renaissance. Nous accusons actuellement  une sorte de crispation dans la création et le développement de l’architecture de la ville. Nous sommes un peu comme à la fin du moyen âge, passant de crises en crises, avec morosité. Or,  la révolution du numérique que nous traversons est certainement la bonne occasion pour mieux agencer toutes ces forces, en germe.

L’embarquement immédiat, ce serait de dire qu’à l’échelle planétaire, nous avons des ressources suffisantes, mais mal partagées. Qu’il faudrait créer des lignes de partage, heureuses au sens où il s’agirait d’identifier comment partager ces disparités en eau, en terres agricoles, en pluie, en vent, en terrains constructibles. Nos grandes sociétés, grandes consommatrices de tout, en grand, ont gaspillé, des décennies durant, matières premières et territoires, pendant que la Suisse, par exemple, arrivait à créer la bonne communauté entre ses cantons et à trouver des éléments astucieux en équilibre.

Les suisses sont à 2000kw/h et /habitant par an, alors que l’Europe consomme 6000kw/h et /habitant,  par an. Une efficacité. Et si nous n’arrivons pas à nous en tenir à la même discipline, en France, nous avons néanmoins la capacité à produire des richesses qui restent liées à la géographie et à la topographie du pays. Ainsi, avons-nous développé, au sein du groupe RBR/ 2020, un nouveau modèle français : Pourvoir identifier des structures françaises qu’on organise suivant des lignes de partage entre des villes qui n’ont, à priori, rien en commun.

La réglementation française, estampillée NF, est homogène du nord au sud. Ce qu’il est urgent de faire, c’est d’arriver à désenclaver cette agrégation absurde. Ce qu’il est prudent de faire, c’est de favoriser les échanges entre le nord et le sud (l’eau, l’énergie tellurique, le soleil, tous les différents facteurs climatiques possibles, l’énergie marémotrice, le vent). Chez EDF, à la R&D, des chercheurs explorent les différentes manières de stocker l’énergie. Cette piste du stockage, indispensable à ses réserves, semble résolue, pour partie, mais pas encore suffisamment réglée pour mettre en application son transport et son immobilité momentanée.

Cette compétition des régions, en matière énergétique, alors que chacune de nos régions expose des énergies de nature différente, pourrait trouver son terrain d’expression  à l’intérieur  d’Instituts en Développement d’Environnement Evolutif (Les IDEE) qui permettraient, région par région, de créer une dynamique d’échange  sur une ligne de partage énergétique, propre à la France.

CHAPITRE 2 / inergie

Dans quelle mesure sommes-nous vraiment attachés à une société en train d’évoluer du fait du numérique ? La vraie  question ? : À partir de quelle matérialité construit-on cette réalité ?

On pourrait, bien sûr, évoquer cette réalisation magnifique des Thermes de VALS, œuvre de Peter ZUMTHOR construite à partir de la pierre locale, de ses assemblages et de sa couleur choisie. Cette architecture est incontestablement contextuelle. Et, elle est, pour moi, juste et précisément suisse.

Et même si elle reste l’exemple d’une réussite confirmée, je reste persuadée qu’elle ne peut pas  servir une méthode. Elle porte en elle une certaine nostalgie qui est directement liée à sa résolution.  

Prenons cet autre exemple extrême que celui de la réussite désincarnée de BOUYGUES-Challenger, au sommet de la technologie énergétique démonstrative, mais tellement absent sur le plan de l’architecture qu’on s’interroge au pourquoi de telles solutions désincarnées. Là, on pense que mettre en avant l’idée de dépenser le moins d’énergie possible et de le montrer est acte d’architecture. C’est insuffisant, bien sûr.

Je questionne donc, par ailleurs, le sens de la matérialité. Et c’est avec ce projet que je réalise actuellement sur Val de FONTENAY, près de PARIS que je m’exerce. Ce chantier commença, voilà un an, aujourd’hui. Il se terminera l’an prochain. C’est le siège social de la Société Générale en Région parisienne. Ce sont 90 000m² de surfaces de plancher à construire. Et toute l’histoire de ce projet consiste à juxtaposer deux réflexions menées parallèlement :

Les façades deviennent des objets technologiques très sophistiqués, au point de trouver une interface inédite avec l’intérieur, lui-même modifié par l’intrusion en masse d’un esprit né du numérique. Nos comportements, dans nos façons de travailler, sont devenus évidemment différents. Avec l’informatique, nous montrons moins de besoin en lumière, quand ceux qui sont propres au confort ou à l’ergonomie se sont accrus, avec l’idée, quand même, d’un  rendement supérieur en production.

Il y a eu modifications des modes d’habiter et de travailler, depuis quelques années. Ce que je propose, dans ce projet, c’est de réfléchir premièrement à cette question du matériau. Il y a cette belle idée qu’à travers l’évolution d’une façade, il y a peut-être de nouvelles matières à explorer, autre que celles dont on nous rabat les carnets de croquis depuis des années.

La Société Générale montrait, jusqu’à ce projet, du métal et du verre dans toutes ses constructions. Ici, c’est l’idée que si l’homme reprend sa place au cœur du dispositif collégial et productif d’une banque, il doit bien exister une manière de l’exprimer.

La démultiplication des couches utiles qui s’additionnent en façade, dont celle, la plus présente, du bois (c’est un bois reconstitué qui n’a besoin d’aucune maintenance) donne à voir plus de profondeur. Ce bois n’existe pas en Europe et c’est après quelques mois de recherche au Japon que j’ai pu en comprendre toutes les qualités. Je suis donc allée rencontrer, chez eux, les industriels japonais qui, peut-être, à cause de leur fragilité insulaire, ont quelques années d’avance sur l’Europe, en termes de recherches industrielles.

Ce bois est un bois reconstitué à 100%, à partir de bois recyclés et 100% recyclables. Et nous l’avons importé pour le proposer comme signe majeur et communicatif du nouveau projet. L’enjeu était de taille. Nous devions poser plus de 200 kms de bois, sous forme de lames.

C’est une vraie préoccupation que d’arriver à produire et à construire une cohérence et faire en sorte que l’architecture se positionne comme un acte véritable de production sensée. Il y a la dimension passive des choses proposées. 90 000 m², trois bâtiments, orientés est/ouest et des jardins orientés sud. Le terrain faisait 23 000 m² pour 100 000 m² de construction. J’eus donc l’idée de plisser le terrain, comme pour comprimer une feuille vers le haut et créer trois ondes qui contiendraient l’essentiel des surfaces. Entre elles, un herbier, des jardins et du bois au sol pour donner le sentiment d’un même univers.

Deux échelles viennent se positionner en complémentarité. Elles accompagnent ce besoin affiché d’une nature reconstituée, bien dans son rapport à la lumière, toujours présente, en tout endroit de l’ensemble. Les patios creusent un sol habité par des espaces protégés et partagés. Car, avec pas moins de 5500 personnes qui sont attendues dans ce lieu, l’objectif était bien de créer des espaces d’échange et de travail évoluant en permanence. Un pavillon central et une rue intérieure distribuent un Business-center et des cafétérias. C’est près de 13 000 m² d’espaces qui sont mis à la disposition de l’entreprise.

Les escaliers relient différents réseaux de distribution avec l’idée de toujours proposer une interface entre des espaces d’usages définis, mais potentiellement requalifiables, si nécessaire. Interface des espaces intérieurs s’immisçant dans des espaces de réception, fluides et représentatifs d’un état d’esprit très particulier à l’entreprise.

Les espaces de travail accompagnent l’arrivée du numérique. En fait cette voie du numérique, c’est simplement pouvoir favoriser des moments de travail sur une plage plus étendue de temps, faisant croiser des moments intenses de travail avec des moments de détente venant interagir entre eux. Les espaces sont changeants, dans leur destination, mais toujours dans des limites floues, alors que leur  dessin est extrêmement précis. C’est aussi arriver à faire que les glissements entre le travail et les activités complémentaires soient possibles, sans rupture.

Nous sommes là au cœur de l’identification. Jusque-là, le verre des façades exprimaient la puissance de l’entreprise. Là, il s’agit d’exercer un léger glissement vers une expression plus individuelle. Nous sommes aussi, j’insiste, dans la duplication d’exigences individuelles générant d’autres façons d’utiliser l’espace.

A partir de cette intention, on compte plusieurs façons de percevoir les choses. Les lames extérieures sont simplement (est et ouest) des brise-soleil. Elles viennent atténuer la lumière directe entrant dans les bureaux. Le clos couvert marque une certaine brillance. Il est tout en aluminium. Et c’est ce décalage entre ces deux matières qui crée l’épaisseur de la façade, en lui donnant une particularité : celle de remplacer les épaisseurs produites par la pierre et par le béton par de nouvelles méthodes pour  rendre l’effet de cette épaisseur.

La question de la répétitivité et de l’abstraction vient se nourrir de la physicalité de la matière, un élément ambivalent de cette expression dans laquelle on se trouve. Nous devons favoriser  une société dans laquelle chacun serait plus disponible, mais, en même temps, nous exprimons le besoin de sortir du caractère virtuel du numérique pour essayer d’incarner la matière. Cela sous  un regard nouveau et risqué.

Dernier élément de ma présentation : L’ nergie, à elle seule, saurait-elle produire une urbanité ?

Il s’agit là de nous interroger tout simplement sur la façon de penser le rapport entre les différents éléments de  programme et celle de les assembler de manière cohérente.

Dans le cadre de Réinventer Paris,  j’ai conçu avec BNP Paribas, le projet EOLE EVANGILE à PARIS. C’est une réflexion élaborée pour essayer de créer de nouveaux espaces urbains plus entremêlés entre eux, plus interactifs, plus citadins. C’est aussi l’idée de traduire parallèlement, à un moment donné, tout ce qu’on peut scanner autour de nous (qui soit dans son temps) pour le transformer au profit de la ville.

Le projet est pensé comme une constellation. Le vide m’intéresse, comme composant majeur et prioritaire de la ville, à la manière de celui qui crée l’espace magnétique entre astres. C’est l’espace interstitiel que nous traitons, ici, en espérant pouvoir le formaliser de manière inédite. On aura ainsi recherché cette capacité à créer plus de fluidité dans la structure de la ville. Chaque fragment qui constitue ce dispositif par du vide et s’organise dans toutes les directions.

C’est un morceau de ville articulé, surprenant, parfois inopiné, mais toujours harmonieux.

Ce sont trois thèmes  qui se suivent et s’entrechoquent sur la parcelle triangulaire d’EOLE.

1/ La ville en son jardin.

Le terrain se présente sous la forme d’une surface triangulaire de 10 000 m² sur laquelle nous inscrivons 10 000 m² de jardin. Moins de 5000 m² sont construits au sol, le reste se développant dans un espace ouvert.

2/ Une nouvelle polarité culturelle.

Le site est enclavé. L’en sortir, c’est l’ouvrir, en attirant les populations à s’intéresser à cet espace. Nous créons donc une salle de spectacles de près de 3000 places qui vient réactiver ce site mis en totale inertie depuis des années.

3/ La chronotopie des espaces.

Ce modèle intelligent consiste à inclure, dans la réflexion-programme, la question du temps afin de mettre en filiation des programmes trop souvent seulement juxtaposés.

La ville en son jardin est donc globalement un travail sur la qualité des espaces partagés. Le jardin d’EOLE est le prolongement de la ceinture verte de PARIS. Il a son propre biotope et accueille une  faune et une flore qui lui sont propres et qui pourront contaminer le terrain.

Le projet est ouvert. Il est en opposition complète avec l’architecture d’un îlot Haussmannien, système centrifuge dont il serait absurde de transférer les composants sur le site, au risque d’être pris à défaut entre un effet d’annonce et son contraire : REINVENTER PARIS et RECONDUIRE PARIS.

Le système proposé est au contraire centripète. On vient défaire un système fermé avec un plan de masse composé, en vue du dessus, par deux croix (plus ou moins grandes) ouvertes sur leur environnement et leur voisinage. Les orientations sont multiples. Elles varient à partir de vues communicantes depuis des  jardins ouverts sur l’extérieur.

L’autre idée est celle de la perméabilité de l’urbain. Cette qualité n’est pas souvent  présente dans les grandes opérations immobilières. Là, elle consiste à dessiner un jardin qui serait traversé par des piétons et quelques véhicules de service, puis de relier un boulevard où passent des voitures à un arrêt de transport en commun (RER, tramway. Deux  promenades sont ainsi planifiées, sans rupture de charge.

Et plutôt que d’opposer les masses bâties aux masses végétales, on entremêle les uns aux autres pour construire des arborescences géométriques et végétales qui se développent dans un espace complètement nouveau, loin des références parisiennes ordinaires et récurrentes qui constituent toujours un risque. La végétation plutôt dorée s’implante à l’ouest du terrain, sous la lumière du soir. Au centre, c’est plutôt une végétation de sous-bois qui pousse et à l’est, c’est une végétation plutôt printanière que nous suggérons.

Les liaisons douces sont faites à partir d’alternances entre des surfaces minérales et des massifs végétaux. L’avantage de l’étagement vertical et précis des espèces végétales (à condition qu’il s’appuie sur une réalité éprouvée) est de créer une multitude de milieux traversés par des faunes animales variées.

Ce projet fut, pour moi,  une belle façon de renouer avec les grands utopistes des années 60/70. Yona FRIEDMANN, ARCHIGRAM, voire BOFILL, au moment de son projet pour REUS, restent présents dans notre utopie pour une  ville dans l’espace. On réinvente tout : l’architecture, les réseaux, les circulations et les jardins. Tout cela, au même moment, dans un même endroit. C’était une occasion unique pour une architecture urbaine qui se serait débarrassée enfin des mécanismes prioritaires du foncier.

La polarité culturelle, c’est l’idée d’inclure, sur le site, une salle de 3 000 places qui le métamorphosera. Ce site était, jusqu’alors, insulaire. Il s’agit d’en faire la nouvelle  constellation culturelle du nord/est, à travers la configuration urbaine du projet, l’addition d’une architecture puissante et une desserte performante des transports en commun (RER, 2 lignes de tramway et 2 lignes de métro).

Et même si le dispositif graphique et spatial est identique sur chacun des côtés du triangle, on produira deux perceptions différentes et sensibles de l’opération. L’une, gardera celle, plus dynamique, d’une Porte de Paris. L’autre produira une vision beaucoup plus entremêlée, plus indulgente, plus délicate du site.

La salle de 3000 places s’insère dans cette géométrie, ouverte sur ses extérieurs, contrairement aux grands Zéniths qui sont des grands consommateurs d’espace. On rencontre, là, un nouveau tropisme culturel. Et pour continuer sur l’idée qu’un espace ne peut être assigné à un seul usage, la salle est articulée de telle façon qu’elle puisse passer de 3000 places à 1800 places. Ce qui lui permet de proposer une amplitude d’usage assez importante, dans une journée de 24h, en faisant varier les contenus.

Ce qui m’amène tout naturellement au troisième volet du projet :

 La chronotopie des espaces est un axe important du sujet abordé. Il s’agit de découvrir une nouvelle façon d’habiter la ville, hors des conventions urbaines que nous assènent, avec leur schémas-plans, vus et revus, nos urbanistes conventionnés. On parle, ici, de l’optimisation des espaces dans toutes les directions. Et, c’est à travers la question de la chronotopie urbaine, celle qui touche aux espaces de la ville, qu’on trouvera l’économie nécessaire à des constructions mieux utilisées. Moins d’espaces pour plus d’usage.

La  base du projet reste classique : ce sont 5000 m2 logements sociaux qui côtoient 20 000m2 de surfaces de bureaux. Ce sont 5000 m² que nous construisons pour réaliser le socle d’une salle évènementielle et des espaces partagés. Ce sont aussi 10 000 m² de jardin qui est proposé.

Le rythme pendulaire des logements (plutôt le matin et le soir) est le complément de celui des bureaux. Mais, là où il y a possibilité  d’un usage 21h/24h, sur site, on le fait.

Les espaces interstitiels sont là pour cette destination à priori indéterminée. La volumétrie des immeubles qui se croisent dans l’espace met en scène précisément ces lieux qui, demain apparaîtront comme tout à fait normaux et légitimes. Il nous faut juste passer cette phase transitoire,  sortir de la zone grise et convaincre

Les jardins, dans la mesure où ils s’immiscent entre les bâtiments (et ce n’est pas le saupoudrage vert absurde qu’on voit fleurir dans tant de projets ahurissants) contribuent au lien social du triangle.

La salle conforte  l’offre globale du site, donnant une identité organique et culturelle à l’ensemble

Pour le logement,  les espaces en plus seront davantage des salles d’études équipées d’Internet, des salles de co/working, des espaces de gymnastique. On note la présence de logements étudiants, de logements sociaux et de logements intermédiaires. Ce qui justifie ces adjonctions fonctionnelles et collectives. Toutes sont accessibles depuis la voie publique

Les bureaux sont construits sur de grandes structures jetées dans l’espace sur un plan de masse croisé. Nous avons évalué les possibilités d’une réversibilité active et efficace de leurs espaces. Ce qui en ressort, c’est la possibilité de transformer, sans grand risque, le logement étudiant en logement intermédiaire ou social, la possibilité encore de  convertir des espaces de bureaux en logements.

La réversibilité des espaces est traçable et vérifiable. Je l’ai déjà réalisée à Strasbourg, avec ICADE, à l’occasion de l’opération Black Swans. Je donne plus de hauteur à la construction, dans les logements, ce qui améliore le confort de l’habitation et permet son transfert en espace de travail connecté, si nécessaire. Une meilleure architecture de façade contribue à augmenter la durée de vie du bâtiment. On crée des espaces disponibles plutôt que des espaces dédiés. L’ouvrage devient alors un espace capable, prêt à encaisser toute modification d’usage ou de reconversion.