Entre origine et destination

Dans un pays comme la France où le patrimoine tient une place importante, voire exagérée, dans l’esprit d’une population capable de citer assez naturellement des monuments comme Versailles, Chenonceau, Chambord, Le Louvre, la Tour Eiffel ou le Mont Saint Michel, il est toujours assez difficile d’annoncer qu’il va falloir détruire ou remplacer un bâtiment existant, même partiellement, par une construction neuve.

L’architecture contemporaine, pourtant essentielle pour dynamiser l’économie d’un pays et redonner de la perspective aux nouvelles générations, reste trop souvent suspecte et ne convainc pas grand monde, là où l’obligation de conserver avant d’étudier, reste un sport national. La tradition est largement représentée en France. Et ce ne sont pas des émissions de télévision comme des Racines et des Ailes» qui redonneront le gout de la modernité et l’envie d’un futur architectural aux français.

Il s’agit de savoir où situer exactement le patrimoine pour le rendre à nouveau UTILE. Et où nous situer, nous, architectes, dans cette histoire ? Comment agir pour lui restituer des objectifs comme : l’appartenance à la collectivité, l’équilibre économique d’une opération, le prolongement des valeurs esthétiques, les restaurations émotionnelles et les  nouvelles activités.

La modernisation architecturale du Louvre n’a-t-elle pas, en effet, rendu le Palais du Louvre plus vivant et plus profitable ? Et pourtant, il aura fallu oser y toucher.

La transformation d’un bâtiment ne permet pas de faire l’économie d’un diagnostic particulier pour chaque bâtiment. Elle nous oblige à des réflexions spécifiques et pertinentes, adaptées, d’une part, à ce qu’on trouve sur les sites et dictées, d’autre part, par tous les objectifs qu’on lui aura fixés.

Le rôle de l’architecte se situe donc dans la recherche de solutions particulières à chaque fois pertinentes, renouvelées et appropriées : ACCOMPAGNER, JUXTAPOSER, SUPERPOSER.

 

 

Aussi, et afin de clarifier cet avant-propos, plutôt général, je vous propose de prendre justement comme exemple L’Ecole Supérieure de Physique et Chimie Industrielles (ESPCI), concours pour lequel ma proposition, en 2015, a été retenue.

Ce projet consistait à repenser, l’extension et la modernisation de cette école des prix Nobel sur la base d’une succession d’ouvrages construits à des époques différentes, depuis sa fondation en 1870, et avec des architectures plus ou moins copiées ou reconduites les unes sur les autres.

 Pour l’ESPCI qui n’était qu’un ensemble maladroit de bâtiments juxtaposés et superposés les uns aux autres, j’ai opté pour une refonte quasi complète de l’immobilier en place, tout en ne conservant que ce qui présentait un intérêt pour la mémoire du site et de l’Ecole. Et ce dans une obligation principale d’équilibre sur le plan économique.

Les surfaces existantes s’avéraient incapables d’accueillir les programmes proposés pour refonder les existants et étendre l’Ecole. L’extension qui avait été réalisée dans les années 2000, se montrait insuffisante pour ingérer une partie des nouvelles activités programmées.

Trop étroite, trop mal construite, trop lourde à adapter  et ne consommant même pas la hauteur maximale permise par le PLU. Une extension, en fin de compte, plus pénalisante à conserver qu’à démolir. Il fallait donc ré/intervenir sur des jauges devenues trop faibles. Nous abordons la une question de fond : la transformation d’un ouvrage nécessite-t-elle nécessairement la destruction partielle ou complète de ses supports ? Ou, comment évalue-t-on objectivement l’économie réelle et la pertinence agissante d’un bâtiment reconverti, au moment du projet ?

Dans le cas de l’ECOLE DE PHYSIQUE ET DE CHIMIE INDUSTRIELLE, l’identité de l’école était à définir. Compte tenu de ses ambitions, en matière de visibilité, dans le concert international des grandes Ecoles engagées dans la Recherche, (sept NOBEL en sont sortis, Charpak, Pierre-Gilles de Gennes, Pierre et Marie Curie) il fallait, d’après moi, aller plus loin que la solution préconisée qui consistait à s’appuyer sur les extensions successives pour en rajouter une de plus.

Pour cela, il a été utile de radicaliser la démarche et de considérer que l’histoire serait gardée à l’endroit où elle serait profitable pour l’image finale de l’Ecole et reconsidérée partout où elle constituerait plus un gêne qu’autre chose. Mais, par-delà ce positionnement, que j’ai voulu sans équivoque, se pose la question de l’architecture, elle-même, soulevée par un concours de cette nature qui fixe la prise de risque pour un archi­tecte.

Comment se soustraire, en effet, à cette attitude, plus stratégique que constructive, qui consiste à ne toucher à rien, comme si on devait être obligatoirement en harmonie avec les  allégations sans preuves de ceux qui pensent que conserver coûte toujours moins cher que d’enlever et reconstruire ?

Il m’aura a fallu convaincre (et pas moins de 5 séances de démonstrations et de comparaisons de chiffres furent nécessaires, auprès des services financiers de la Ville de Paris) pour montrer l’intérêt économique d’une proposition qui raisonne à la fois sur l’investissement à terme et sur le coût des travaux. Car, la culture du cosmétique n’est pas une bonne solution quand il s’agit de repenser, étendre et performer, pour des décennies, des institutions de cette nature.

Je ne pouvais donc pas, sous prétexte que ça pouvait déplaire à ceux qui avaient rédigé les directives de la consultation, faire l’économie d’une réponse qui visait, en priorité, l’objectif de l’Ecole. Cet objectif qui demeure, me semble-t-il, la performance d’usage pour accompagner les évolutions des besoins des chercheurs.

Or, et s’il est apparu parfaitement clair qu’il fallait rattacher au nouveau plan masse tout ce qui avait contribué à l’histoire d’un immeuble fortement marqué par ses singularités, comme ses façades de briques, ses bas-reliefs, ses surfaces de mosaïques, l’expression visible de ses la­boratoires, ou ses portraits marquants de ses grands chercheurs, il n’était pas certain qu’il faille conserver les stigmates des transformations successives.

C’est ainsi que je pris la décision risquée de proposer de démolir les extensions réalisées dans les années 70,  jusqu’à celles, plus difficiles à enlever, des années 2000.

En affirmant que l’architecture d’aujourd’hui est, en substance, le patrimoine de demain, mais à la condition qu’elle se radicalise sur son authenticité, j’aurais au moins essayé, avec ces deux projets de transformation et d’extension d’ouvrages existants de confondre ORIGINE ET DESTINATION, sans que cela relève d’une démarche stylistique ou générique.