Evolution ou de la disparition des espaces de travail

L’évolution de l’espace du travail est la conséquence de l’évolution d’un espace planétaire en pleine mutation, autour d’un individu en pleine mutation, évoluant dans des sociétés avancées en pleine mutation.

Cette transformation progressive s’effectue sur un mode de mutation lent, depuis les débuts de l’industrialisation, mais devenu expéditif avec l’internet. Il est comparable à celui qu’il sert : celui du travail. Car, si depuis le début du vingtième siècle, on s’est efforcé, avec un certain succès, peut-on dire, à favoriser le confort de ceux qui travaillent, en avançant les objectifs de la meilleure santé et de la meilleure humeur comme des critères indiscutables pour augmenter les chances de l’entreprise d’être efficace, on ne pense pas assez encore à cette dématérialisation de l’espace qu’Internet a engagé et à l’allure que prendrait le monde si le travail n’existait plus. Mais plus précisément sous la forme dans laquelle il s’accomplit aujourd’hui.

L’espace tertiaire a bien évolué. Pour autant, le travail s’effondre. Nos sociétés progressistes sont suréquipées et les demandes régressent. L’argent manque et le pouvoir d’achat des classes moyennes et des classes les plus faibles, les plus nombreuses encore, est en berne. Il n’y a donc aucun lien entre l’amélioration de l’espace du travail, quel qu’il soit, et l’offre de travail, doit-on fâcheusement constater.

Au risque de s’y perdre, essayons de raccrocher le travail à l’espace du globe avant que l’espace du travail ne se perde sur Internet. Doit-on poursuivre dans le perfectionnement de ces espaces, comme on poursuit dans le champ du perfectionnement absolu de l’automobile, pour faire de mieux en mieux, de plus en plus fiable, de plus en plus économique, de plus en plus rapide, de plus en plus confortable, de plus en plus équipé, ou sécurisé, jusqu’à ce que l’on invente une nouvelle forme de travail, comme de nouvelles manières de se déplacer et que tout cela devienne subitement obsolète ? Certainement, car l’avenir, aujourd’hui, tient plus de la science-fiction que de la prévision météo à dix jours.

SCENARIO 1

Nous sommes en 2014 et m’inscrivant dans cet état de grâce qui favorise le développement des espaces de travail, je favorise dans ce premier scenario, la flexibilité et la disponibilité, comme des valeurs « possibles » capables d’accompagner les rares constructions responsables que nous devrons bâtir, dans les années qui viennent.

Dire que l’espace de travail moderne est « flexible » relève presque de la banalité, tant il ne peut se distinguer de la rapidité avec laquelle il évolue, même dans l’espace d’une journée. L’espace de travail à venir est un espace plus « disponible » que flexible. D’abord, par son instantanéité dans sa réponse à réagir et à s’adapter devant des situations de plus en plus imprévisibles et exigeantes, puis par ses dispositions à ne jamais laisser un espace se fixer dans une seule affectation.

Les espaces sont mieux et moins équipés. Les câblages disparaissent au profit des connexions par ondes électromagnétiques (Wifi)) qui produisent davantage d’espace : moins de « faux » plafonds et moins de « faux » planchers. Le renouvellement d’air et le spectre de la lumière sont plus généreux. L’ouvrage plus léger et plus économe. Les façades s’enrichissent techniquement et la diffusion de chaud et de froid évolue vite avec la mise en place de dalles devenues actives. Les espaces s’accompagnent d’une sophistication plus mécaniste en dégageant « moins de bâtiment et plus de domotique ».  

Les espaces libérés, se transforment en surfaces ouvertes où l’on s’assied pour parler en groupes, où l’on s’arrête pour réaliser une tâche, seul ou à plusieurs. Le bureau perd sa référence. Il se dégage ses volumes de sa forme actuelle et devient déplaçable (portables et téléphones mobiles). Les espaces en ressortent sans affectation précise, autre que celle que le moment choisi. L’optimisation des surfaces est évidente. La confidentialité est assurée. Elle est mobile et attachée à son sujet, dans sa boîte. Moins d’espaces sont nécessaires. Ils basculent leur trop plein de surfaces désactivées vers des lieux définis pour des activités communes (vidéo/conférences, cafétérias, laboratoires)  « Je vais au bureau » continue encore, pour un temps, à dégager du sens.

Les espaces sont de moins en moins attribués. La communication entre les individus se réalise davantage par voie électronique que par les déplacements, même pour des individus se situant à proximité, les uns des autres. On ne peut, en effet, rendre banal le corps ou l’esprit, dans le même espace, l’individu ne sachant pas bien se dématérialiser totalement. Mais il devient plus  fluide, plus rapide. Les espaces sont plus équipés plus préhensibles pendant que ceux dévolus à la convivialité sont regardés avec l’exigence qui convient à la demande d’un contact devenu exceptionnel. Les jardins sont vus comme des lieux d’alternance, de repos. Les espaces du travail se sont rendus, avec le temps, « très actifs,  très réactifs ».

SCENARIO 2

L’espace du travail, bien que progressant à toute vitesse n’est en rien, comme nous l’avons dit plus haut, une garantie pour l’entreprise de maintenir son niveau de  développement ou mieux de le faire progresser quand le marché s’effondre. Ne serions-nous pas en droit de nous interroger : jusqu’à quand nous devrions prolonger ces modes de pensée qui conduisent à ces espaces en progression accélérée vers l’inutile, une impasse à bout de souffle ? Nous pourrions imaginer que pour repenser radicalement  « l’espace du travail », nous devrions certainement d’abord « repenser le travail »

Le travail est au centre de nos sociétés de plus en plus organisées autour de groupes hyper rassemblés et entraînés, de filières spécialisées ou d’activités construites sur des thèmes spécifiques. Peu nombreux, en fait, sont les emplois diversifiés, les obligations alternatives, les rôles successifs et les mélanges de genres, industriels, administratifs ou marchands. Les contenus et les attitudes qu’ils génèrent ne se concentrent plus que sur des spécialités. On ne peut plus imaginer une attitude sans aptitude, une mission hors le champ d’une compétence extrême, des échanges de courriers sans bureaux, des échanges de fruits sans étales, une télévision sans journalistes de la télé parlant d’eux-mêmes ou des semaines à ne pas faire, du lundi au vendredi, le même métier.

Imaginons. Nous sommes en 2044. Les citoyens du monde s’activent tout autant. Le mot « travail » est exclu du vocabulaire ambiant. Ses propriétés et sa décrue ne sont plus au centre des débats et des promesses iniques des hommes et des femmes politiques. Mais pour autant, tout le monde s’active. La  terre est peuplée de 9 milliards d’habitants. Il faut trouver une solution pour que la fin du monde ne soit pas le résultat d’une lutte sans merci, entre les individus, pour survivre.

Imaginons maintenant que l’on accepte de ne plus être seulement, médecin, maçon, architecte, aventurier, journaliste, épicier, voiturier, ministre, peintre ou archéologue, mais que nous soyons devenus un peu de tout cela, en même temps ? L’individu formé à l’école du « pluralisme effectif », serait très différent de celui qui évoluait dans les vieilles écoles qui pratiquaient « l’excellence ciblée ». Il évoluerait dans le champ des opportunités se présentant à lui, suivant les niveaux de compétence cernés. Hommes et femmes, intellectuels ou manuels, évolueraient dans un monde organisé et encadré où les aptitudes et les interventions de chacun seraient optimisées sur un spectre plus large d’activités.

Il serait alors plus facile de modifier ses temps d’action, de faire valoir sa disponibilité, choisir ses plans et son terrain d’activité. Nul ne serait plus attaché à une spécialité, enfermé dans une filière choisie comme un plan de carrière. Chacun serait confronté à des départements ouverts.

Mais que faire du solde de cette philosophie basée sur « la tentation de l’efficacité absolue » ? De cette pensée rétrécie avec laquelle efficacité, rendement, productivité, bourse et actionnaires se régalaient de des courses frénétiques en avant, alors que nous devenions uniquement cycliste, dopé pour aller plus vite, uniquement médecin, formé pour savoir recevoir autant de patients en si peu de temps, uniquement entrepreneur, suffisamment filou pour engranger toujours plus de recettes, uniquement architecte, affreusement seuls à croire à leur génie ? Rien d’autre que de s’en souvenir comme on se souvient tout juste d’une époque où les journées aux champs étaient longues et où la terre nourrissait tout le monde, sans que ça paraisse pouvoir changer, un jour. Et pourtant ?

L’individu est devenu flexible. Le replacement de ses idées se fait au fur et à mesure que le sujet se pose, plus du tout en amont et de manière définitive. La fin des carrières, la fin des désignations à vie, la fin des apprentissages fermés est confirmée. « La permutation graduelle et universelle des compétences » est la nouvelle référence.

L’individu est mobile, moins lourd, plus vert, évoluant sans positionnement fixe, il œuvre hors les murs, aux périmètres des espaces d’un monde organisé et entrainé à la circulation des personnes et des matières.

Pour dessiner ces nouveaux espaces, on sollicite, en collèges, les esprits de synthèse à même de maîtriser le comportement de ces nouveaux artisans du mouvement.