Femmes en architecture

Rezo
« Il y a-t-il un rapport direct ou indirect entre l’avènement des femmes en architecture et la sur-utilisation des femmes dans les séries télévisées ? »

Acte 1

Il n’y a qu’à regarder, avec attention et curiosité, ce que la télévision d’aujourd’hui nous renvoie, dans ces temps incertains, pour comprendre les fissures qui se sont installées dans les images véhiculées par nos anciens héros. De nouveaux princes bravaches et de nouvelles princesses crâneuses apparaissent sous plein de formes possibles, nouvelles, et souvent inattendues. Elles façonnent les derniers paysages télévisuels et cinématographiques d’une époque qui mute et modifie ses références, de façon souvent imprévisible, par ses inventions et toutes ses hardiesses.

Les jolis cœurs, les vigoureuses, les athlétiques, les surdoués, les immortels, les beaux gosses, les Ursula Andress et même, plus près de nous, ces hominidés volants, mi-homme mi-araignées, mi-homme chauve-souris pointé d’oreilles pointues, ont épuisé les registres les plus éculés de tous nos derniers mondes fictifs. Les fidèles téléspectateurs, adulateurs irrécupérables des John Wayne et des Elisabeth Taylor d’une  époque où les acteurs étaient propres et bien coiffés avant d’aller se faire tirer le portrait chez Harcourt, ont peu à peu démystifié leurs héros pour s’attacher avec acharnement aux aventures les plus extravagantes, les plus violentes ou les mieux dessinées de ces exclus, ces parias, ces nains, ces cinglés, ces  moches, ces demi hommes, ces amputés, ces obèses, ces vikings de l’apocalypse, ces indescriptibles Gollum et autre Mystique qui se transmute à l’envie, au milieu des X-men.

Les idylles, les suspens, les sagas, ont changé leurs terrains d’expression, tout comme leurs spectateurs.  Les acteurs ont changé de physionomie et les histoires qui s’écrivent, de plus en plus, comme  des tourbillons de survie romanesque. Depuis Spielberg et la Guerre des Etoiles, elles ont changé de galaxies et, avec elles, les regards qu’on y prête. Mais, sait-on vraiment si elles ont été le produit  pur de l’imagination des hommes ou si ce ne serait pas d’abord les espèces humaines et sociales qui, mutantes et voraces de changements n’auraient pas exprimé le vœu d’exposer un destin dans lequel nous engagent ces temps poissés et incertains ?

Les hommes avaient le rôle du seigneur dans toutes ces aventures. Ils en gardent encore la plus grande partie, laissant aux femmes le pouvoir occulte et l’affichage simplifié de leurs faiblesses pour elles. Mais les héros qui changent de look et d’horizon ont aussi leurs propres hiérarchies. Et il n’est pas rare de voir l’homme inquiet trouver la puissance qui lui manque chez la femme, la femme bafouée et répudiée devenir chef d’armées rebelles et de sentinelles surnaturelles, armée de faucons guerriers ou de Blaster DC 15.

La part féminine se renforce. Et là où les femmes étaient majoritaires en nombre et minoritaires en décision,  elles s’imposent aujourd’hui en ordonnance. C’est comme dans ces séries où leur nombre augmentait sans que les rôles majeurs ne leur soient réservés et où on pouvait craindre, à contrario, une perte de représentation avec le départ de l’écran d’une de ses championnes ou l’affaiblissement d’une de ses reines. Les départs, les questionnements, les déplacements, les ont menées, au contraire, la plupart du temps, vers une émancipation inattendue et libératrice, Car les personnages féminins des séries sont riches en caractères et ne sont plus désormais, cantonnés aux seuls rôles d’héroïnes accablées et accessoires, poursuivant un chemin chaotique et intriguant. Ce sont de vraies héroïnes évoluant à visage découvert, au milieu des hordes de barbares, ou des armées d‘indicateurs fébriles sur-informatisés. Elles sont créatives et impertinentes, façonnent les nouvelles images et nous manquent quand elles en sont absentes.

Ce n’est donc plus d’émancipation qu’il s’agit, mais bien d’anticipation.

Acte 2

L’architecture (puisqu’il s’agit ce cela, au fond) aborde bien ses anticipations. L’émancipation des femmes entrées en architecture pour y jouer d’abord les seconds rôles s’est affranchie de toutes les règles en vigueur pour y développer du pouvoir. Mais qu’est ce pouvoir en face de ces décennies et de ces siècles où l’emprise des hommes sur toutes les phases d’un ouvrage fut sans partage ?

Il ne s’agit pas aujourd’hui d’imposer l’effet du nombre ( les femmes sont en nombre supérieur à celui des hommes dans les Ecoles d’architecture) comme une des lois du droit à la décision, ni même de féminiser les styles ou de modifier les codes du plan. Non, il s’agit plutôt d’installer la confiance sur le terrain d’échanges des idées, de la construction et de l’autorité. Et pourquoi pas sur ceux du sacro-saint « business » dont les terrains de golf leur ouvriraient  leurs parcours.

L’authenticité de l’architecture est apparue plus forte que jamais sous François Mitterrand, portée par une  dimension  exceptionnelle que les canonnades de règles imbéciles et de droits à recours ont  porté au plus bas, aidées bien involontairement par les coups mortels des crises successives. Crises économiques, crises de confiance, génération du « No Future » et absences d’utopies ont produit concomitamment un « petit déclin », dont on peut dire qu’il fut une sorte de « désespérance molle » qui fit oublier la consistance de l’être et de ses sensations.

L’être, alors, en moins de temps qu’il faudrait pour le consigner, fut (et ce n’est pas étonnant) féminin. Car, moins empêtrée dans des regards improductifs et repentis sur ce qui venait soudainement de s’arrêter, les femmes trouvaient, là, une place de choix, pour proposer un autre monde mis en mouvement, plus silencieux, plus inventif, posé, plus ajusté.  Un monde construit sur une pensée nouvelle plus facile à porter puisqu’elle ne ressemble en rien à celle de nos anciens héros.