Prix de la fondation Jean-Michel Wilmotte vu par Anne Démians

Dans les cryptes du château

Témoignage particulièrement insolite de l’architecture privée de la Renaissance, le Château de la Tour d’Aigues faisait l’objet d’idées.

Jean-Michel WILMOTTE, comme à son habitude, avait pris l’initiative de faire parler, dans le cadre de la fondation JMW, des architectes fraîchement diplômés et des étudiants en architecture pour forcer la rencontre entre une pièce choisie du patrimoine français et une création contemporaine. A la condition, bien sûr, qu’ils aient été pertinents et loyaux.

Trompettes, fifres et tambourins clôtureraient le tournoi en musique, pendant qu’un grand festin serait donné en l’honneur des gagnants.

Les forces vives du château

Le château avait été bâti sur une fondation médiévale.

C’est dire s’il était vieux, cet inventaire bigarré de pierres luberonnaises.

Il avait été dessiné à partir d’un plan classique d’un château d’Ile de France à trois ailes.

C’est dire s’il détonait, ce diable de palais insoumis

Et présentait comme entrée, une lourde porte en pierres avec colonnes et fronton grecs.

C’est dire s’il en dégageait, du souffle, ce seigneur provincial

Détruit d’abord par un incendie puis par les effets décapants d’une révolution française toujours très inventive, il survivra, devenant musée départemental de spécialités locales, comme tous ces châteaux en ruine qui ne trouvent aucun gage pour continuer leur carrière authentique de site remarquable.

Un délit de classicisme

Or, ce que le Château de la Tour d’Aigues dégageait était suffisamment évocateur pour interroger de nouveaux venus. Il se dégageait des différentes strates historiques et des grands évènements qui l’avaient percuté, une forme originale d’hybridation des styles et des époques. Cela le rendait romantique, attractif dans son délit de classicisme.

La ruine était composite. Elle semblait sortir d’un dessin d’Hubert Robert ou de Gaspard David Friedrich. Et le paysage lointain dans lequel elle avait posé sa silhouette émouvante se présentait comme un de ces partenaires indétachables des grandes demeures de la Renaissance. Délicatesse et puissance étaient ainsi montrées, simultanément, très stratégiques et militaires.

Cela étant rapporté, toute solution qui eût alors été capable de construire, à partir des vestiges de la Tour d’Aigues, une œuvre synthétique et étonnante, était, vous l’aurez compris, la bienvenue.

Ce qui fut fait.

Et de si belle manière que ce furent, non pas une, mais trois solutions qui apparurent.  

Les trois propositions retenues

Les trois propositions remarquées étaient très différentes, l’une de l’autre. Elles bousculaient avec respect, mais détermination, ce beau vestige en pierres de l’entrée sud du Luberon et montraient que de nouveaux espaces pouvaient se raccrocher à l’existant pour le repositionner dignement dans l’histoire contemporaine.

CULTURE DES SOLS, SOLS DES CULTURES est celui par lequel je commencerai, tant il est dans l’air du temps. La secte des « on ne touche à rien » frappe à nouveau dans un jeu où disparaitre ou esquiver devant l’ancien devient un vrai langage d’échange.

Proposé par Lambert Gabillet, ce projet considère que le Château de la Tour d’Aigues doit rester tel qu’il est arrivé jusqu’à nous. L’intervention qu’il suggère de faire (avec trois places publiques) est ce lien qu’il décrit comme métaphysique entre le château, le village et leur territoire. Car, les forces créatrices qui avait prévalues au moyen-âge, lors de sa construction, puis à l’occasion de sa transformation à la Renaissance, n’existent plus aujourd’hui. Un ancrage, hors les murs, semblerait mieux convenir au château qu’une transformation de plus.

Ceci, du point de vue de l’auteur, bien entendu.

GRAMMAIRE D’UNE NOUVELLE CITE est le deuxième projet que le jury a retenu. De la pierre à l’horizontale, de la pierre à la verticale, une occupation massive des interstices laissés par les vestiges du site, je poursuivrai par cette proposition qu’on pourrait rapprocher de celles de ses ainées qui, à toute occasion et à tout prix, privilégient le touche à touche entre l’ancien et le nouveau.

Proposée par Julien Picard et Julien Desbat, cette proposition a choisi, comme la première, de transformer le territoire en créant également trois places. Mais à la différence du premier, il ose, en faisant entrer en résonnance la massivité médiévale de la Tour d’Aigues avec de grands murs de pierres qui viennent fermer une extension contemporaine. C’est cette consonnance de deux matérialités minérales différentes qui met le château dans un rapport privilégié avec une matière brute. Ce qui renforce visuellement la puissance du vestige.

Ceci, du point de vue des auteurs, bien entendu.

HORIZON est le troisième projet remarqué par le jury. Il est certainement, de mon point de vue, le plus synthétique. Se situant au croisement de tous les questionnements ouverts à l’occasion de telles situations, il se situe entre ceux qui s’écartent du vestige et ceux qui y vont à l’assemblage. Il se place dans la catégorie de ceux qui effleurent, complètent et dessinent véritablement.  Le « minimum contact » devenant un art, mis parfaitement en lumière, à cette occasion.

Proposée par Alvaro Olivares et Esther Sanchis, cette proposition a choisi de révéler la silhouette hétérogène du château, en l’accompagnant par un ouvrage homogène en son centre, débordant avec parcimonie sur l’extérieur. En inscrivant une nappe horizontale, largement ouverte sur le lointain, les auteurs auront choisi un accompagnement qui, par l’apport de matériaux différents de ceux qui construisirent le site, contribue à l’histoire d’une hybridation réussie de l’histoire des constructions anciennes. 

Reste à savoir maintenant si cette architecture légère qui caresse les murs massifs du château sera suffisamment pertinente pour durer. Quelque chose me dit que le maitre du jeu, en découvrant cela, pourrait brider ses yeux en même temps qu’il esquisserait un sourire, pour signifier qu’il y croit.

Anne DEMIANS – Juin 2020